Alpinisme

Bouffées de chaleur en montagne

Alors que la neige recouvre de nouveau les sommets alpins, les montagnards tirent le bilan d’un été une nouvelle fois caniculaire. Sous la chaleur, les cimes souffrent et les alpinistes sont contraints d’adapter leur pratique à un environnement en constante évolution. Chez les professionnels, la peur gagne du terrain

Elle avait vu juste. C’était en plein mois de mai, et son projet d’escalader les 82 sommets alpins culminant à plus de 4000 mètres allait bon train. Jusqu’à ce jour, tout avait convergé en sa faveur, et l’alpiniste Liv Sansoz était parvenue à bout de 37 sommets. Mais une chute dans une crevasse sur l’Alestchhorn la contraignait à se reposer pendant trois semaines. Au téléphone, on avait osé poser la question. Avait-elle pour objectif de parvenir à ses fins d’ici à la fin de l’année?

Pas si vite. La jeune femme met le holà. Elle ne veut pas se hâter. Elle veut profiter. Et partager. Mais surtout, les conditions ont beaucoup changé. «Si l’été qui arrive est de nouveau caniculaire, les montagnes seront plus dangereuses. Les escalades plus ardues, les orages plus fréquents, les vents plus forts, et les itinéraires sans doute différents.» Elle attendait de voir et, durant l’été, ses craintes se sont confirmées.

Lire aussi: A Bondo, les Alpes souffrent du réchauffement climatique

Danger accru

L’annonce de chaleurs caniculaires pourrait réjouir les plagistes. Ce n’est pas le cas des alpinistes. La chaleur appelle le danger et, bien qu’il ne soit jamais loin, il devient omniprésent, presque inévitable, avec les températures élevées. Si bien que, au fil des dernières années, le constat des montagnards est devenu unanime: on ne pratique plus la montagne comme avant.

Finies, les images d’Epinal digne d’un récit de Samivel. Oubliés les scintillements des neiges éternelles sur les hauts sommets en plein mois de juillet. Désormais, la montagne a soif. Elle a chaud aussi. Les glaciers se retirent et la fonte du permafrost induit des événements que l’écroulement du Piz Cengalo à Bondo a, cet été, tristement illustré.

A ce sujet, retrouvez ici notre éditorial: Quand la montagne s’éveillera

Pour les guides, ce sont des signaux d’alerte qui viennent confirmer leurs intuitions. Habitué aux roches granitiques du massif du Mont-Blanc, Claude Carron, guide de montagne valaisan, a parfois du mal à croire ses observations. «Depuis quelques années, sur le Petit Clocher du Portalet, j’ai l’impression que les fissures se sont élargies. Avec toutes ces montagnes qui se fracassent, on réalise que le caillou que l’on considérait jusqu’alors comme relativement solide peut à tout moment se casser la figure.»

Le réchauffement climatique est pointé du doigt. Cette année, à la fin de l’été, les accusations à son encontre sont lourdes. Depuis 1950, selon l’Observatoire savoyard des changements climatiques, la température dans les Alpes a augmenté de 2°C. C’est le double de la moyenne mondiale. Une hausse de 3°C sonnera le glas d’une survie des glaciers à moins de 3500 mètres.

Lire également: Comment le réchauffement climatique transforme les Alpes

Plus que jamais, les alpinistes doivent s’adapter. «Au début de l’été, on se demande ce qu’on va pouvoir faire. C’est un peu la misère», glisse Claude Carron, pensif. Il pratique ce métier depuis plus de trente ans et se souvient de sa prime jeunesse quand, avec son frère, ils allaient arpenter, mains dans les poches, les flancs du Grand Portalet, en face de la cabane d’Orny. «Tout était en neige, c’était même une course pour débutants. Aujourd’hui, des blocs dévalent la pente en continu. Ce serait un suicide d’aller se promener là-bas.»

Le couloir de la mort

Ce n’est pas la seule face à cracher des rocs. Dans les Alpes, c’est devenu une fatalité. Tous les alpinistes évoquent la montée au refuge du Goûter, sur la voie normale du Mont-Blanc. Elle impose, à plus de 3100 mètres, la traversée du couloir du Goûter, désormais surnommé «couloir de la mort», à la suite des nombreux accidents dont il fut le décor. Sans prévenir, des blocs dévalent le passage à toute allure. Pour y échapper, deux options s’offrent aux alpinistes: miser sur les températures plus fraîches du petit matin, ou faire une prière.

Sur les glaciers, ce sont les ponts de neige de plus en plus désuets que les alpinistes voient d’un mauvais œil. Cette année, Claude Carron a évité les courses glaciaires. «L’année passée, j’avais emmené un client dans le massif du Mont-Rose. Là-bas, les glaciers y sont encore potables. Mais, d’un coup, j’ai senti le danger autour de nous. Les crevasses semblaient nous appeler. Alors que ça ne m’arrive jamais, j’ai mis 25 mètres de corde entre lui et moi. J’ai aussi fait un nœud presque tous les mètres. S’il était tombé dans une crevasse, j’aurais pu l’en sortir. Ce qui n’aurait pas forcément été le cas si j’étais moi-même tombé.» Les courses sur les glaciers, telles que les alpinistes les pratiquaient il y a vingt ans, figurent désormais pour le guide parmi celles qu’il ne veut plus faire. «En plein été, je privilégie le rocher.»

L’Eiger en hiver

C’est que les saisons se sont décalées. La grande période pour pratiquer l’alpinisme s’étend en marge des mois estivaux. «En gros, l’été, c’est mort. C’est embêtant, parce qu’on a la clientèle, mais pas les conditions», résume Claude Carron. L’exemple le plus parlant est l’ascension de la légendaire face nord de l’Eiger. «A l’époque, on la gravissait en été. Aujourd’hui, il est préférable d’y aller en hiver. Le gel retient les pierres qui ne cessent de tomber pendant les mois chauds.»

Réputées pour leur raideur et l’engagement qu’elles demandent, les faces nord des Alpes ont subi le réchauffement de plein fouet. Lorsqu’on demande laquelle d’entre elles est encore abordable pour un alpiniste en formation, les connaisseurs peinent à trouver réponse. Que ce soit le Pigne d’Arolla, le Mont Collon, juste en face, ou la Tête Blanche à Trient, toutes ces montagnes ont perdu leur panache. Pire, les aborder en été serait équivalent à une partie de roulette russe.

Certains itinéraires classiques sont même abandonnés. «En été, par exemple, tu prends maintenant des risques énormes sur la Haute Route Chamonix-Zermatt. Pour passer le col des Ecandies, dans le val d’Arpette, on a dû installer des cordes fixes pour permettre aux clients de monter. Alors qu’il y a quelques années, il suffisait de faire des marches dans la neige», explique le guide valaisan.

Le Vaudois Adrien Godat pratique le même métier. Son bilan estival se résume en un mot: stupéfaction. «Il n’y avait plus ni de neige ni de glace. En échange, on avait une zone de roches graveleuses et sableuses avec en plus des chutes de blocs. Même certains cols basiques sont devenus des tas de grailles immondes. Parfois c’est quasiment impraticable.»

«Des gravats dégueulasses»

Si l’on en croit les descriptions des guides, la montagne, belle et majestueuse, est devenue une vieillarde décharnée. «Elle est sèche! J’ai aussi été frappé par l’allure des rimayes, ces crevasses qui marquent la frontière entre la glace et le rocher. Ce ne sont plus des rimayes, d’ailleurs, ce sont des tas de gravats dégueulasses; elles deviennent parfois infranchissables tant elles sont béantes», décrit Adrien Godat.

Peu importe les massifs, ces dernières décennies ont vu la montagne changer. Les alpinistes évoquent le sentiment de ne plus parvenir à identifier une compagne d’antan. C’est ce qui est arrivé au guide vaudois sur le Besso, dans le val d’Anniviers. «Je regardais autour de moi et je ne reconnaissais pas la pente. Quelque chose avait changé et je n’arrivais pas à dire quoi.»

Ailleurs, le changement est évident. Les parois granitiques de l’Envers des Dorées offrent la possibilité d’escalader de nombreuses voies mythiques, source de fantasmes chez n’importe quel grimpeur. C’est un granite parfait, dont les tonalités orange visibles de loin séduisent au premier regard. Ici, le retrait du glacier dévoile année après année les fondations dissimulées du massif. Michel Piola est l’homme qui a équipé ces voies. Depuis 1983, il plante des pitons pour permettre aux alpinistes d’évoluer sur la verticalité de l’Envers. Et jamais il n’a cessé de devoir allonger ses créations. «Les phénomènes sont de plus en plus marqués. Aujourd’hui, à la suite du retrait glaciaire, certaines routes commencent 50 à 60 mètres au-dessus du sol et sont donc devenues inaccessibles. Je peux les rééquiper, mais le problème est que le glacier a révélé une roche extrêmement lisse qui comporte peu de grain.» En clair, cela rend l’escalade beaucoup plus difficile, voire impossible.

Moins de nuitées à 3000 m

En général, ce sont les approches qui sont devenues plus dangereuses. Situés aux alentours de 3000 mètres, certains refuges sont de plus en plus isolés. C’est notamment le cas de la cabane des Vignettes. Perchée à 3160 mètres entre les glaces, elle voit son nombre de nuitées se réduire à mesure que le glacier de Pièce fond.

Jean-Michel Bournissen, son gardien, accuse le coup. Pour lui, les dernières saisons peuvent être considérées comme catastrophiques. «La difficulté d’accès n’est pas la seule explication à la baisse d’affluence. Mais nous devons trouver une solution pour permettre aux gens de monter plus facilement.» Quelles sont-elles? Prolonger encore les escaliers qui mènent au glacier? Sécuriser un accès rocheux? Changer d’itinéraire? Les solutions sont rares et requièrent des investissements importants, que le Club Alpin Suisse tente d’assurer. Face au changement climatique, ce dernier a du fil à retordre.

De nouvelles opportunités

Outre l’accès aux cabanes, le club se doit d’adapter ses guides topographiques. Il a trouvé une solution grâce à la numérisation des ouvrages en papier. Plusieurs plateformes, telles que skitouren.ch ou securitealpine.ch, permettent de communiquer tous les changements d’itinéraires de voies, en évitant la réédition annuelle de la bible des alpinistes suisses.

Les guides ont-ils plus peur? Oui, mais ils ne sont pas résignés. Ils s’adaptent et c’est bien là leur force. Certains voient même dans ces changements la chance d’explorer d’autres itinéraires. C’est le cas de Claude-Alain Gailland. Pour lui, il ne faut pas faire de généralités, l’alpinisme n’a de loin pas encore besoin d’une épitaphe. Comment voit-il son métier dans vingt ans? «Sans aucun doute, il sera indispensable», sourit-il.

Publicité