JO 2016

Au bout de l’effort, la médaille d’or

Le quatre sans barreur poids légers est champion olympique d’aviron, devant le Danemark et la France. Son équipage est allé au bout de la souffrance pour atteindre un objectif planifié depuis quatre ans

L’aviron est un sport complet. Il sculpte les caractères et les corps. Il forge des avocats, des médecins, des ingénieurs. Et parfois des champions olympiques. Jeudi, sur le plan d’eau de Lagoa, quatre Suisses ont reçu de l’olympisme le sacrement de l’excellence: la médaille d’or. Lucas Tramèr (26 ans, étudiant en 5e année de médecine), Simon Schürch (25 ans, étudiant en économie), Simon Niepmann (31, étudiant en sciences du sport) et Mario Gyr (31 ans, juriste) ont tous une vie en dehors du sport. Elle ne sera pas plus belle parce qu’ils sont désormais champions olympiques.

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«Est-ce le plus beau jour de votre vie?» demanda un collectionneur de clichés à Lucas Tramèr en zone mixte. La course n’était pas vieille de dix minutes, l’acide lactique faisait encore flageoler ses jambes mais le Genevois avait plus de lucidité que notre confrère. «De ma carrière, rectifia-t-il. Il n’y a pas que le sport dans la vie, heureusement.» C’est aussi ça, un champion olympique d’aviron.

Sonné par l’effort

A cet instant précis, Tramèr n’avait pas encore pris la mesure de sa performance. «On réalise que l’on vient de gagner une grande course, pas que l’on vient d’obtenir la récompense la plus précieuse dans le monde du sport, ni ce que cela implique. Je n’arrive pas encore à dire «champion olympique», cela me fait bizarre.»

Physiquement, c’est l’effort le plus violent que j’ai jamais fait

L’aviron est un sport paradoxal. Vu de loin, tout est beau, facile, fluide, silencieux. Surtout avec le bateau suisse, «une très belle machine, qui dégage beaucoup d’efficacité et un fort sentiment d’unité», selon l’entraîneur des Français (médaillés de bronze), Jérôme Déchamp. Mais à bord, c’est la guerre, le vacarme des pelles, des sièges qui coulissent, des corps qui s’arc-boutent, des consignes que le capitaine hurle à ses équipiers. A Rio encore plus qu’ailleurs.

«Physiquement, c’est l’effort le plus violent que j’ai jamais fait», avouait Simon Niepmann, une main agrippée à une barrière pour ne pas perdre l’équilibre. «Il y avait un vent de face, ce qui a rallongé la durée de la course, expliquait Simon Schürch. On est allé plus loin dans la souffrance. Mais ça valait la peine.»

La ligne d’arrivée franchie, il fallut plusieurs minutes avant que les Suisses ne soient en capacité de sourire. Longtemps, ils ne purent pas parler, seulement laisser échapper quelques cris rauques. Un poing, parfois, se dressait vers le ciel mais les corps étaient affalés, haletants, comme si un animal sauvage se débattait dans leurs entrailles. A l’accostage, ils se laissèrent rouler sur le ponton. L’escalier pour atteindre le quai était encore une épreuve.

Le mental en premier

L’aviron est un sport fascinant. On croit qu’il suffit d’être une «bête» physique; la dimension psychologique et tactique est prépondérante. Sur l’eau, la course se joue surtout dans la tête. C’est elle qui fait endurer la douleur des muscles suppliciés par le manque d’oxygène, c’est elle qui observe les adversaires, analyse la situation, résiste à la griserie ou au découragement. C’est elle, enfin, qui, lorsque la victoire n’est plus qu’à quelques coups de rames, permet de passer la ligne d’arrivée dans une sorte d’extase, un état second.

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Jeudi matin, il faisait un temps superbe sur ce Lagoa de Freitas, sorte de Central Park liquide dont les Cariocas des quartiers chics voisins d’Ipanema et Leblon aiment à venir faire le tour en courant ou à vélo. Partis de la ligne 3, les Suisses ont réussi la course parfaite. Un bon départ, pour s’extraire rapidement de la masse. Aux premiers 500 mètres, ils sont légèrement en retrait des Danois, l’autre bateau rouge, leurs voisins immédiats sur leur droite. «Ils ont bien tenu au train, ce qui est toujours difficile, puis ils ont accéléré parce qu’ils étaient en pleine confiance», analyse l’entraîneur français Jérôme Déchamp.

Cette confiance, ils l’ont acquise en ne finissant jamais moins bien que deuxièmes à toutes les courses auxquelles ils ont pris part depuis un an et demi. Ils l’ont encore renforcée en dominant les Néo-Zélandais en demi-finale. Avec un peu de chance; il en faut toujours. A Rio cette semaine, il a fait beau un jour sur deux, chaque fois le jour où ils étaient sur l’eau.

Un projet né il y a quatre ans

L’aviron est un sport exigeant. Niepmann, Schürch, Gyr et Tramèr ont tout donné, temps, sang, sueurs et larmes, pour ce résultat. Le quatuor s’accorde depuis deux ans, jonglant entre les horaires CFF, les emplois du temps universitaires et les budgets à boucler, pour mener à terme un projet né quatre ans plus tôt d’une encourageante cinquième place. En Suisse, beaucoup se seraient satisfaits de ce diplôme olympique. La première pierre de leur titre olympique de Rio fut posée lorsqu’ils refusèrent de s’en contenter. «On était passé à côté de quelque chose de grand», rumina longtemps Lucas Tramèr. «On voulait vraiment cet or et je crois que c’est ce qui a fait la différence», concluait Simon Niepmann.

La quête olympique ressemble à une course d’aviron: c’est tellement dur, mais aussi tellement bon quand ça s’arrête. «J’ai l’impression qu’un immense rocher vient de se décrocher de ma poitrine», dit Lucas Tramèr.

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