En juin, lorsque paraît le calendrier de la nouvelle saison, la première chose que regardent les joueurs de Premier League est la journée de championnat du 26 décembre. Home ou away pour le Boxing Day? Le 26 décembre est le seul jour de l'année où les vingt équipes de Premier League jouent. En fait, tous les footballeurs professionnels anglais, et même semi-professionnels, jouent, jusqu'en septième ou huitième division. On joue en Premier League le 26 décembre, le 28 décembre et le 1er janvier. Depuis quelques années, les matchs du 28 et du 1er sont étalés sur deux jours, le 28 et le 29, le 1er et le 2. Seul le Boxing Day reste intouchable. C'était anciennement le cas également du lundi de Pâques mais il y a désormais souvent des matchs de Ligue des Champions le mardi.

Pour les Anglais, c'est normal

Les Anglais ont l'habitude; pour eux, c'est tout à fait normal. Pour les autres, le Boxing Day est une découverte et ils ont besoin de deux ou trois ans pour s'adapter. Bien sûr, ce n'est pas le bagne et les gens se disent que l'on peut bien jouer le 26 décembre mais il faut voir tout ce que cela signifie. Pour les joueurs étrangers, Noël est souvent le seul moment où toute la famille vient vous voir, mais le programme de l'équipe laisse peu de place aux visites: entraînement le 24, entraînement le 25 au matin et si vous avez la malchance de jouer à l'extérieur le 26, départ en car le 25 après-midi. Vous mangez à peine, vous dites au revoir, vous laissez toute la famille avec le sapin et les cadeaux et vous retrouvez l'équipe pour aller à Newcastle ou Birmingham. Dans le car, ce n'est pas la grosse ambiance…Voilà pourquoi tous les joueurs regardent en début de saison où ils seront le 26 décembre.

Ballon gelé à «Borough»

Mon premier Boxing Day, je l'ai passé à Sheffield et j'ai rarement eu autant le cafard dans un vestiaire. J'aimais mon métier, j'adore le foot mais ce jour-là, je me demandais sincèrement ce que je faisais là. Tout simplement parce que ça ne me semblait pas normal. Ma famille avait fait le déplacement pour me soutenir mais c'était vraiment bizarre. Il avait fallu me mettre des coups de pied au cul pour aller jouer. On a fait 0-0. Un autre match me revient en mémoire, encore un déplacement sinistre en car le 25 décembre pour aller jouer à Middlesbrough. Il neigeait, il faisait une fricasse horrible et on avait perdu 1-0 sur un but de Christian Karembeu qui ne semblait pas imparable. Après le match, notre gardien nous avait expliqué qu'il n'avait rien pu faire parce que le ballon était gelé.

Comme au hockey

Lorsque les conditions le permettent, les matchs sont généralement assez ouverts, avec plus de buts que d'ordinaire. Les joueurs se laissent un peu gagner par l'ambiance festive et perdent un peu de leur concentration. Malgré cela, c'est une période très dure sportivement. Il y a rarement une équipe qui fait trois matchs neuf points. En ce qui me concerne, je n'en ai pas le souvenir. Je suis un grand fan de hockey sur glace et le Boxing Day se rapproche un peu de ce que vivent les hockeyeurs. On oublie un temps le célèbre «match après match» pour penser «série». On se dit que l'on va viser sept points sur neuf, ou enchaîner deux succès à l'extérieur. L'entraîneur prépare trois matchs à la fois et non un seul. Il fait tourner son effectif en ayant à l'esprit de gérer une période. Elle s'étend en fait jusqu'au premier samedi de janvier avec – là encore c'est une tradition – l'entrée en lice des clubs de Premier League dans la Cup. Encore un match délicat à gérer.

La période du Boxing Day est très importante sportivement. Ce n'est pas là que le titre se gagne mais c'est là qu'il peut se perdre. Il y a trois matchs en six jours, neuf points en jeu. Si vous préparez mal cette période, si vous ne faites qu'un point sur neuf, ça ne se rattrape pas derrière. En six jours, on peut descendre de quatre ou cinq places au classement. A l'inverse, on peut être sixième le 26 décembre et troisième le 1er janvier.

Une dinde en cadeau

Alors que tout le monde se lâche, les joueurs doivent redoubler de sérieux. Il faut faire attention avec la nourriture et ne pas boire trop d'alcool. Pour le match du 1er janvier, la mise au vert le 31 décembre est quasi-systématique parce que la tentation de faire un excès est très forte. Les entraîneurs ne veulent pas courir le risque et envoie tout le monde dormir à l'hôtel, même pour un match à domicile, ce qui est exceptionnel en Angleterre.

Les clubs fêtent quand même Noël, mais les célébrations se font bien avant, début décembre. Il y a le Noël du club, avec tous les employés. La tradition veut que le club offre à chacun une dinde. Pour les jeunes joueurs de l'équipe, recevoir une dinde de 8 kilos est un cadeau encombrant, alors ils l'offrent souvent à des voisins ou à des œuvres de charité. Moi, j'ai toujours mangé de la dinde à la maison pour Nöel et ma mère était ravie de venir la préparer. Il existait aussi le Noël des joueurs mais cette tradition est en train de disparaître. Bien souvent, ça dégénérait, pour finir dans les tabloïds. Dans beaucoup de clubs, cette fête est très encadrée, voire purement interdite.

Dur pour le moral, pas pour les jambes

Il y a le fait de jouer à Noël et il y a le fait de ne pas faire de trêve. Ce sont deux problèmes distincts. Les entraîneurs étrangers parlent de plus en plus ouvertement des effets néfastes du Boxing Day sur les performances des clubs anglais en coupe d'Europe. Avant de signer à Blackburn, j'ai joué en Suisse et en Allemagne, où les championnats observent une longue pause hivernale. L'Italie, l'Espagne ou la France respectent au moins une semaine de pause et leurs joueurs sont plus frais que les Anglais au printemps. Je crois que c'est plus un problème mental que physique.

Un professionnel est suffisamment entraîné et suivi pour tenir physiquement toute une saison. Mentalement, c'est autre chose. Une semaine de pause peut paraître courte mais elle suffit pour couper un peu avec le foot et recharger les accus. Lorsque je jouais en Allemagne, je me préparais en début de saison avec pour horizon la pause hivernale. En Angleterre, le curseur était fixé au mois de mai. C'est beaucoup plus long et usant. Janvier et février sont les mois les plus durs; il fait froid, gris, la nuit tombe à 4PM, ce n'est vraiment pas terrible. En mars-avril, cela va mieux, les jours rallongent, on va vers le beau.

Dans l'ADN du foot anglais

Les entraîneurs étrangers militent pour la fin du Boxing Day mais j'espère que les Anglais n'y renonceront jamais parce que c'est dans leur ADN. Ils aiment les traditions et celles des Fêtes sont très établies. C'est la période de l'année où l'on se serre la main – en Angleterre, on se serre la main deux fois par an, une fois le 25 décembre, une fois le 1er janvier – et où l'on va voir des matchs en famille. Le public est heureux, joyeux, certains sont déguisés en Père Noël. Il y a plus d'enfants que d'habitude parce que beaucoup reçoivent un ticket de match comme cadeau de Noël.

Je n'aimais pas beaucoup le Boxing Day lorsque j'étais joueur. Aujourd'hui, j'ai toujours un peu le bourdon le 26 décembre. C'est, avec le week-end de début de saison, la période où je suis le plus nostalgique de mon passé de footballeur.


* Ancien défenseur de Liverpool et de l'équipe de Suisse, Stéphane Henchoz intervient régulièrement dans Le Temps, notamment sur le football anglais.


Le programme de cette édition 2018

13h30: Fulham-Wolverhampton

16h00: Leicester-Manchester City, Burnley-Everton, Crystal Palace-Cardiff City, Manchester United-Huddersfield, Tottenham-Bournemouth, Liverpool-Newcastle.

18h15: Brighton-Arsenal

20h30: Watford-Chelsea

Jeudi 27 décembre 20h45: Southampton-West-Ham


 

Le «jour des boîtes»

Le 26 décembre est un jour férié en Angleterre depuis 1871. Au lendemain de Noël, le personnel de maison avait droit à un jour de congé et recevait des présents ainsi que des restes du repas de Noël dans une boîte. C'était le «jour des boîtes», le Boxing Day. Avec le développement de la société moderne à la fin du XIXe siècle, ce jour est aussi devenu le début des soldes et, très vite, le jour du football. En 1888, avec la création de la First Division, l'ancêtre de la Premier League, les officiels se débrouillaient pour fixer les derbies le 26 décembre. Les supporters n'avaient ainsi pas à effectuer de longs déplacements en ces jours de fêtes. Les derbies étant particulièrement attendus en Angleterre, le Boxing Day est vite devenue une date de référence dans le calendrier. Elle l'est restée, quand bien même les équipes se déplacent désormais dans tous le pays. (LFE)