Alors que la pression monte depuis des mois contre la tenue et la couverture de la Coupe du monde de football, qui débutera le 20 novembre à Doha, capitale du Qatar, un journal de l’île française de La Réunion a annoncé, lundi soir, qu’il ferait l’impasse sur l’événement. Le Quotidien de La Réunion, l’un des deux journaux régionaux de l’île, invoque «des atteintes intolérables à la dignité, aux libertés humaines, aux minorités, à la planète» dans l’organisation du tournoi. «Sans nous», a titré le journal sur fond de stade vide en Une de son édition de mardi.

C’est la première fois en France qu’un média annonce boycotter la compétition la plus suivie au monde. Dans un communiqué, le quotidien a précisé qu’il n’y aurait plus «ni articles, ni publicités évoquant l’aspect sportif de ce Mondial». «Notre journal boycottera tout ce qui est en lien avec l’événement sportif, mais relayera les informations en lien avec les problématiques écologiques et humaines portées par la compétition», a indiqué à l’AFP le directeur du Quotidien de La Réunion, Vincent Vibert. La rédaction justifie ce choix par le respect de sa ligne éditoriale qui «défend des valeurs de respect, de bienveillance, d’engagement, d’indépendance et de liberté d’expression».

Plusieurs voix appellent à l’action en France

Le Mondial suscite la polémique depuis plusieurs années et fait l’objet de dénonciations régulières par des collectifs de défense des droits humains et de l’environnement, qui pointent les conditions de travail des ouvriers étrangers ayant construit les infrastructures et le déroulement de la compétition dans sept stades ouverts et climatisés.

Ces dernières semaines, plusieurs personnalités se sont manifestées publiquement contre la tenue du Mondial. Parmi elles, l’acteur Vincent Lindon qui, la semaine dernière, s’est emporté contre «une aberration climatique et une aberration écologique» et le non-respect des droits de l’Homme. Le mois dernier, l’ancien joueur allemand Philipp Lahm, président du comité d’organisation de l’Euro 2024 en Allemagne, avait également déclaré qu’il ne se rendrait pas au Qatar, insistant sur le fait que «les droits de l’Homme devraient jouer un plus grand rôle dans l’attribution d’un tournoi».

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Dimanche, le charismatique ancien footballeur français Eric Cantona a, à son tour, appelé au boycott: «Je ne regarderai pas un seul match de cette Coupe du monde», a-t-il indiqué dans un message relayé sur les réseaux sociaux. «Combien de milliers de morts pour construire ces stades, pour au final quoi, amuser la galerie 2 mois…», s’interroge l’ancien international français, qui ajoute ne pas vouloir «participer à cette grande mascarade» et préférer regarder «à la place» «tous les épisodes de Colombo».

Revenant sur l’aspect environnemental de l’événement, la ministre française de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher a, au contraire, estimé le même jour que «boycotter la Coupe du monde de football en raison de la climatisation des stades serait sans effet sur les émissions de gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique». Saud Abdulaziz Abdul Ghani, l’homme derrière le concept de la climatisation de ces enceintes sportives, avait affirmé en mai à l’AFP que les stades seraient alimentés par une ferme de panneaux solaires. Une technologie décrite comme «aussi durable que possible».

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Les déclarations d’Eric Cantona et d’Agnès Pannier-Runacher coïncident avec la publication d’un documentaire produit par l’antenne française d’Amnesty International, qui met à nouveau en évidence l’exploitation des travailleurs migrants dans l’Emirat. «Ils vivent sans eau, sans électricité, dans des dortoirs surpeuplés sous 50 degrés. Ils travaillent 12h par jour, sept jours sur sept. Pour eux, le droit du travail n’est qu’une illusion et le travail forcé leur quotidien», assène l’ONG qui a lancé une pétition pour demander à la Fédération française de football «d’agir concrètement pour le respect des droits des travailleuses et travailleurs migrants au Qatar».

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Des enjeux trop importants

Si le malaise ne cesse d’enfler, un véritable boycott semble toutefois peu probable. Bien que les actions individuelles se multiplient, elles restent toujours à la marge, à l’image d’une partie du personnel de l’équipe nationale du Pays de Galles, qui avait dit refuser de faire le déplacement en raison de la position du Qatar sur les droits des personnes LGBTQUIA +. Après avoir éliminé l’Ukraine, le Pays de Galles s’est qualifié pour la phase finale de la Coupe du monde pour la première fois depuis 1958.

Les principales fédérations de football, qu’elles soient allemande ou anglaise, indique douter de la pertinence d’un boycott et s’engagent à faire de la compétition «une plateforme» pour thématiser les problématiques de l’égalité, des droits humains et de l’environnement. Même constat du côté des sponsors et partenaires de plusieurs équipes, comme la Belgique, qui se refusent au boycott, tout en indiquant ne pas vouloir faire un usage commercial de l’événement en mettant en avant leur participation ou en y invitant leurs clients.

Car si ce Mondial au Qatar embarrasse tout le monde, les enjeux financiers, médiatiques et sportifs de la compétition sont bien trop importants pour que les polémiques aient, pour le moment, une réelle chance d’influer sur sa tenue.

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