Bradley Wiggins ou l’éloge du minimalisme

Cyclisme Le maillot jaune 2012 disputera sa dernière course sur route du 1er au 3 mai

Jamais favori, il s’en était laissé pousser deux sur les tempes

Choisissez au hasard trois personnes autour de vous. Demandez-leur si elles savent qui est Bradley Wiggins. Demandez-leur ensuite si elles connaissent Richard Virenque et Lance Armstrong. Le Britannique est vraisemblablement le moins connu des trois; c’est pourtant le seul qui a vraiment son nom au palmarès du Tour de France.

Bradley Wiggins a terminé sa carrière sur route dimanche 12 avril à Roubaix. Il va désormais se consacrer à la piste en vue des Jeux olympiques 2016, plus s’attaquer au record de l’heure, qui n’intéresse que les testeurs de matériel en soufflerie. Il disputera encore le Tour du Yorkshire, mais soyons sérieux, on ne va pas suivre. Je sais bien que le Yorkshire, c’est comme un canton chez nous, n’empêche que leur course elle a un nom de petit chien.

Wiggins a fait ses adieux au peloton à l’occasion de Paris-Roubaix. Il a terminé 19e et empoché 500 euros, récompense prévue pour un classement entre 16e et le 20e rang. Dix-neuvième, ça pourrait paraître insignifiant s’il ne s’agissait pas d’une épreuve que plus d’un tiers des partants ne terminent pas. Wiggins disait que l’Enfer du Nord ressemble à un très long contre-la-montre (en plus dangereux, sinon ça ne s’appellerait pas l’Enfer).

C’est presque la seule chose qu’il savait gagner d’ailleurs, les contre-la-montre, mis à part toutes ses victoires sur piste (cette déclinaison barbante du cyclisme où l’on n’a pas besoin de freins à son vélo). C’était le rêve de Bradley Wiggins: gagner à Roubaix. Il devra se contenter de sa victoire au Tour de France 2012. C’est déjà bien, d’autant que je le soupçonne d’avoir gagné sans se doper.

La plupart des gens autour de moi ne comprennent pas mon intérêt pour le cyclisme. Je n’essaie même pas de leur expliquer. Je n’en parle qu’à ceux qui l’aiment aussi. C’est un sport pour les beaufs comme moi. Les autres préfèrent le tennis, ce sport où l’on voit des jet-setters dans les tribunes et dont les protagonistes doivent se reposer toutes les dix minutes. J’ai choisi mon camp. Ceux qui n’aiment pas le cyclisme ont beau jeu de balayer du revers de la main un sport entier sous prétexte qu’ils sont «tous dopés». Difficile de les contredire. N’empêche qu’il y a quelques récents vainqueurs du Tour sur lesquels j’ai des doutes dans le bon sens, et Bradley Wiggins est de ceux-là.

Froome pédale vite mais seulement quand il ne tombe pas, Contador m’a bien fait rigoler avec son histoire de bœuf dopé dans ses lasagnes, les frères Schleck Bogdanov m’indiffèrent et Nibali roule pour l’équipe Astana, ce qui en soi équivaut presque automatiquement à des aveux. Armstrong a carrément exagéré. S’il s’était contenté de trois victoires, on lui foutrait la paix. Etc. Mes doutes portent sur ­Cadel Evans, au style laborieux (c’est un compliment), et Bradley Wiggins.

Bradley Wiggins est né d’un père cycliste qu’il n’a presque pas connu et d’une mère australienne qui l’a élevé environ seule. Il a grandi au nord de Londres. Amateur de foot et de Paul Gascoigne, il est venu au vélo parce que le football n’avait pas besoin de lui. Bradley Wiggins a été un peu DJ, musicien à ses heures, fan de Paul Weller et d’Oasis, dont il a copié les favoris. Il est mari et pépère de famille avec une barbe de hipster, collectionneur de Vespa, adepte de la culture MOD et même designer d’une ligne de t-shirts.

A côté de ça, il a été le premier Britannique à remporter le Tour de France. Du coup, la reine l’a fait chevalier, mais il faut pondérer un peu la distinction, car la reine anoblit à tours de bras. Tout ce qu’a trouvé (Sir) Bradley Wiggins à dire à ce sujet, c’est que ça l’embêtait un peu d’avoir désormais un truc de plus devant son nom. Personnellement, c’est ce que je scrute chez un sportif, la capacité à être plus qu’un athlète et Wiggins était souvent rigolo à l’interview, capable de faire de l’esprit, voire déconneur à tel point qu’un animateur de la BBC lui a lancé un jour: «Je savais bien que les cyclistes prennent des trucs».

Wiggins «le gentleman», «Wiggo», «Twiggo» a eu ses détracteurs. On l’a décrit comme un vainqueur ennuyeux. Ce n’est pas tant qu’il ait réussi à gagner le Tour, il a plutôt réussi à ne pas le perdre. Je me souviens de ses gestes du bras dans une montée finale des Pyrénées quand il demandait à son équipier Chris Froome de l’attendre, des fois que ce dernier gagne la Grande Boucle à sa place. Wiggins a remporté le classement général en réussissant principalement à ne pas se faire distancer et sans enlever une seule étape en ligne. Et alors? C’est un peu minimaliste mais peut-être, après tout, qu’il n’avait pas en lui ce qu’il faut pour en faire plus… Et moi j’adore les gens qui se contentent de ce qui suffit.

Ce n’est pas tant qu’il ait réussi à gagner le Tour, c’est plutôt qu’il a réussi à ne pas le perdre