Football

Brighton, la Premier League version cool

Le Brighton & Hove Albion FC revient en première division après plusieurs décennies de galère et de péripéties invraisemblables, qui n’ont pas entamé son identité profonde: celle du club le plus accueillant d’Angleterre

Tony Bloom est surnommé «The Lizard» (le lézard). Facile à comprendre en apercevant son nez et son menton. La lueur dans son regard, bien moins froide que celle du reptile, vient souligner l’intelligence hors norme qui lui a permis d’être un excellent joueur de poker professionnel. Et aussi de faire fortune avec Starlizard, une société qui se décrit comme consultante dans le monde des paris sportifs. Amoureux de Brighton depuis toujours, il a racheté le club de football local en 2008 sur ses fonds propres, quand la crise financière rendait impossible tout emprunt auprès des banques. Un sauvetage dicté par le cœur pour un président-fan exact contraire des actionnaires asiatiques, américains ou autres, aux intentions spéculatives forcément douteuses.

Le bonhomme a le cœur chaud mais la main froide. Il aime avancer masqué dans le recrutement, préférant chasser dans les profondeurs des championnats continentaux plutôt que de claquer des millions de livres sur des noms ronflants. Et il n’a rien changé à ses méthodes de management malgré trois play-off d’ascension perdus entre 2012 et 2016. La récompense est finalement venue en avril dernier, quand les «Seagulls» (les mouettes) ont validé leur retour parmi l’élite, elles qui l’avaient fréquentée quatre saisons seulement (1979-1983). Une success-story presque banale dans l’univers dessiné à coup de milliards de la Premier League anglaise? Bien plus que ça, en fait. Le Brighton & Hove Albion Football Club était cliniquement mort voilà vingt ans, et c’est un vrai miracle de le voir à ce niveau.

La collision de deux bus

On rencontre Martin Perry, l’un des directeurs du club, dans les bureaux du stade American Express, avec vue imprenable sur cette charmante enceinte de 30 000 places inaugurée en 2009, qui va afficher complet lors de tous les matches de la saison. L’homme était déjà là il y a vingt ans pour la vente du stade historique du centre-ville par les propriétaires pour payer les dettes du club, une expérience traumatisante. L’enceinte a été transformée sur-le-champ en un centre commercial, le Goldstone Retail Park, que les fans les plus hardcore refusent toujours de fréquenter.

«Au printemps 1997, c’était le quasi-néant. On venait de se maintenir en quatrième division à la différence de buts, mais on n’avait même plus de terrain d’entraînement. On a dû demander à l’université de nous prêter ses pelouses, puis nous exiler à Gillingham, à 120 kilomètres d’ici, pour accueillir nos adversaires», rigole-t-il aujourd’hui. En rappelant que plusieurs matches à l’extérieur s’étaient disputés plus près de Brighton que ceux que l’équipe jouait «à domicile», il identifie ainsi le moment précis où le club a touché le fond: «On organisait des bus pour nos supporters qui n’avaient pas de voiture. On a un jour réussi à en remplir deux, mais l’un a percuté l’autre, et les deux sont restés sur le bas-côté de la route…»

Des billets au sèche-cheveux

La galère au quotidien a duré plus de dix ans. Fatigué par l’exil incessant, le club s’est finalement rabattu sur une piste d’athlétisme à l’abandon, polluée par les hautes herbes, seul espace convenable de la commune. En menant un premier combat juridique pour vaincre la résistance des locaux, puis un deuxième pour installer les 6000 places assises réglementaires pour accueillir des matches professionnels au quatrième échelon de la hiérarchie du foot anglais. «Mais ça n’était que du provisoire. En fin de saison, on démontait les tribunes pour les prêter au British Open de golf, qui en avait besoin pour ses installations autour des greens. Puis on les réinstallait juste avant le début du nouveau championnat», raconte encore Perry.

Le bonheur des ressuscités, probablement: ce n’est pas la première fois que le dirigeant déballe son sac d’histoires drôles, mais le plaisir est visiblement toujours aussi intense. Il se souvient de la machine à imprimer les billets de match, trop capricieuse pour fonctionner à coup sûr, qui obligeait le personnel à utiliser un sèche-cheveux afin de les rendre propres à la vente. Ou de la distribution de ponchos imperméables les jours de pluie et de neige, parce que seules 1300 places étaient couvertes. Ultime clin d’œil aux manques de moyens du Brighton & Hove FC: Skint, le label du célèbre DJ Fatboy Slim, s’affichait en début de siècle comme sponsor sur le maillot des Seagulls. «Skint», soit «fauché» en version originale. Tout un symbole.

Le sens de l’accueil

Brighton est également devenu un phare pour les supporters qui veulent s’opposer aux propriétaires sans âme ni valeurs. «Les nôtres ont trouvé la clé du sauvetage, ils ont été de toutes les batailles. Pour virer les anciens proprios en 1997, déjà. Puis pour forcer la décision de nous accorder le droit de construire le stade actuel, ce qui a pris dix ans. Ils ont écrit des tas de lettres au gouvernement, organisé des marches sur le front de mer pour mettre la pression sur les politiques. On serait morts sans eux, à coup sûr», détaille Martin Perry. Qui s’amuse de l’image de «gentils fans» qui colle à la réputation de Brighton depuis toujours. Club si accueillant qu’il change la bière du stade tous les quinze jours pour proposer celles brassées dans la ville de l’équipe visiteuse. Ainsi, les fans de Newcastle, Sheffield ou d’ailleurs peuvent boire leur bière locale. Ou ce détail, encore: les lumières des couloirs du stade changent elles aussi pour prendre les couleurs des adversaires.

Vrai que Brighton est une ville exceptionnellement tolérante: c’est la seule mairie verte du pays, la communauté gay-lesbienne est omniprésente, on voit des freaks à cheveux verts partout dans les rues sans que ça choque personne. Ils ont même eu un drôle de DJ, poète résident au stade, chargé de la programmation musicale pendant quatorze ans (jusqu’en 2011). Attila the Stockbrocker a bénéficié d’une liberté totale dans l’animation, jusqu’au jour où la police est intervenue après la diffusion d’«Anarchy in the UK» des Sex Pistols. Accusé d’incitation au trouble public, il a répondu: «J’ai écouté cette chanson des milliers de fois, et je n’ai jamais eu envie de faire du mal à quiconque. Alors qu’à chaque fois que j’entends Phil Collins, je me transforme en psychopathe.»

Cette figure du club, qui déclamait des poèmes sur la pelouse avant chaque rencontre, dit n’avoir jamais rencontré d’hostilité devant ses performances. Sauf une fois: «Un mec m’a gueulé dessus avec ces mots: «Arrête avec tes putains de poèmes, déjà qu’on passe pour un club de tapettes!»

La saison des Seagulls démarrera ce samedi, à domicile contre Manchester City. La bière sera mancunienne. Les couloirs du stade seront baignés de lumières blanches et bleu ciel. Et Brighton sera toujours le club le plus cool d’Angleterre.


En Angleterre, des clubs pas comme les autres

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