Booom. Les basses du morceau de trap tabassent les tympans tandis que Léo Monnier charge sa barre de 90 kilos de fonte. Booom. Il ajuste le métal sur ses épaules, abandonne son regard dans le vague, fléchit ses genoux quasi à angle droit et, booom, il se redresse en un éclair, complétant son extension par un saut d’une vingtaine de centimètres. Le garçon de 19 ans répète le mouvement quelques fois, puis enchaîne en bondissant à pieds joints sur une caisse de plus d’un mètre de haut.

Autour de lui, une demi-douzaine d’autres skieurs en devenir rivalisent de pompes, sprints, développés-couchés et autres exercices d’équilibre dans un ballet haletant et studieux que son chorégraphe, Romain Leuenberger, observe avec une certaine admiration. «Ce qu’il y a de très particulier ici, c’est que personne ne rechigne à la tâche, souffle le préparateur physique. Ces jeunes vont tous au charbon. Ils ont vraiment intégré l’importance de ces séances.»

Ils ont surtout compris que s’y jouait en partie leur avenir, et avec lui celui du ski alpin suisse. «Mon but, c’est d’arriver au sommet, tout simplement, lâche avec timidité Denis Corthay (16 ans). Et oui, j’ai l’impression d’être au bon endroit pour y parvenir.»

Cet espace aux faux airs de salle de crossfit se situe au sous-sol d’un bâtiment du Lycée-Collège Spiritus Sanctus, à Brigue. C’est ici, dans le Haut-Valais, que Swiss-Ski a installé son Centre national de performance (CNP) Ouest à compter de la rentrée scolaire 2006. Objectif, comme à Engelberg (Obwald) pour les athlètes de Suisse centrale et à Davos (Grisons) pour ceux de l’est du pays: réunir les principaux talents sur un même site pour optimiser leurs chances d’atteindre le plus haut niveau, tout en leur permettant de poursuivre leurs études (école de commerce ou maturité fédérale) ou de mener un apprentissage en entreprise.

Un coût pour les parents

Quatorze ans plus tard, le drapeau rouge à croix blanche flotte sur le Cirque blanc pour la première fois depuis 1989. Au bout d’une saison de Coupe du monde largement perturbée par l’épidémie de Covid-19, la Suisse a écrasé le classement de la Coupe des nations. Ses athlètes ont totalisé 8732 points, soit 1048 de plus que les Autrichiens, détrônés après trois décennies de règne sans partage.

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La Suisse doit notamment ce succès collectif aux produits de ses sport-études. Wendy Holdener, Michelle Gisin, Corinne Suter ou encore Marco Odermatt sont passés par celui d’Engelberg. Daniel Yule, Ramon Zenhaüsern et Loïc Meillard ont été membres du CNP Ouest (*). Amélie Klopfenstein, qui a illuminé les récents Jeux olympiques de la jeunesse de ses médailles, vit actuellement à Brigue, comme Alexis Monney, qui vient de décrocher le titre de champion du monde juniors de la descente à Narvik (Norvège).

Forcément, cela donne des idées aux autres. «Il suffit de regarder les résultats pour comprendre que cette structure est performante», souffle Léo Monnier à la fin de sa séance de condition physique.

Le retour au sommet des skieurs helvétiques se dessine depuis quelques années. «L’ouverture des structures de Brigue, Davos et Engelberg a été le véritable mouvement déclencheur. Aujourd’hui, nous voyons éclore la première génération d’athlètes qui les ont fréquentées. D’autres arrivent derrière», promettait Stéphane Cattin, après une belle moisson de sept médailles aux Jeux olympiques 2018.

Depuis, le Jurassien a quitté son poste de chef alpin, mais la foi en ces fabriques à champions n’a pas été contrariée. Laurent Donato hoche la tête. Ce Savoyard, ancien entraîneur de l’équipe de France, a pris la tête du CNP Ouest au printemps dernier. Il y encadre une quarantaine de jeunes âgés de 15 à 20 ans, avec le concours d’une dizaine d’entraîneurs, en s’appuyant sur un budget d’environ 1,2 million de francs.

«C’est un gros bateau, dit-il en laissant fumer son cappuccino. Nous récupérons des jeunes de catégorie M16 et notre but est de les accompagner jusqu’au cadre C de Swiss-Ski. Aujourd’hui, on sait que les athlètes qui monteront en Coupe du monde dans le futur seront passés par un de ces centres. Des gens qui arrivent par la bande, à la manière d’un Hermann Maier à l’époque, c’est de plus en plus compliqué. La seule vraie alternative, c’est le team privé. Mais même: lorsqu’on s’entraîne dans son coin, on a vite fait de se tromper.»

Mais n’entre pas qui veut au sport-études de Brigue. D’abord, il faut être capable d’assumer financièrement. Il en coûte tout de même entre 28 000 et 32 000 francs par saison, et, à cet âge, «les seuls sponsors, ce sont bien souvent les parents», note Laurent Donato. Et puis surtout, les athlètes doivent satisfaire à des critères de résultats, même si le CNP Ouest a fait le choix d’une ouverture plus large que ses cousins du centre et de l’est de la Suisse.

«Nous avons inventé un statut intermédiaire pour permettre à certains de s’accrocher au wagon, détaille le responsable. Cela se justifie parce qu’on sait d’une part que les têtes d’affiche de chaque catégorie d’âge ne seront pas forcément les meilleurs à l’arrivée, et d’autre part que laisser des individualités à droite, à gauche dans la nature, c’est les perdre.»

Gain de temps substantiel

Selon lui, l’intérêt principal d’une structure telle que celle de Brigue tient précisément du regroupement des meilleurs et de la concurrence permanente qu’il implique. Une idée que partage Valentin Crettaz, chef entraîneur côté masculin: «Tout seul, on manque de références, alors que là, les gars voient au quotidien ce que font les autres. Et c’est à qui réussira à mettre 5 kilos en plus sur la barre de muscu, à qui fera 2 dixièmes de seconde de moins sur la neige… A cet âge, le travail en équipe permet vraiment de progresser plus vite.»

Le Gruérien Jocelyn Yerly (16 ans) fait rouler une balle de massage le long des muscles de ses cuisses pour les détendre, et valide. «Nous pratiquons un sport individuel, mais compétitions mises à part, nous développons un vrai esprit de groupe. Franchement, il n’y a pas photo: il est beaucoup plus facile de se motiver pour des séances de condition physique avec les copains.»

Autre vertu du CNP Ouest: la centralisation des infrastructures. Salles de sport et de classe ne sont distantes que de quelques dizaines de mètres. L’internat où logent les jeunes talents est à côté, comme le réfectoire où ils prennent leurs repas. En résultent des gains de temps substantiels. «Tout cela découle d’une professionnalisation du métier de skieur, note Valentin Crettaz. Avant que cela existe, chacun devait se débrouiller dans son coin. Là, les jeunes sont soulagés d’une bonne part des tâches organisationnelles et ils peuvent ainsi se concentrer sur ce qu’ils ont à faire, que ce soit au niveau sportif ou scolaire.»

L’un ne va pas sans l’autre au Lycée-Collège Spiritus Sanctus de Brigue, qui compte près de 1000 élèves et une école de sport depuis 1986, au sein de laquelle sont aujourd’hui réunis des talents de 20 disciplines différentes. C’est la protectrice Nadine Tscherrig qui est chargée d’assurer la coordination entre ski alpin et études. Elle mord sur sa pause de midi pour raconter, enthousiaste, comment les choses s’articulent.

«Les athlètes ont plus de temps que les autres élèves pour aller au bout de leur cursus, mais ils passent exactement les mêmes examens, souligne-t-elle. Après, ces jeunes sont chez nous pour avoir la possibilité de poursuivre en parallèle de leurs études leur carrière dans le sport de performance, donc nous devons leur offrir les meilleures conditions possible pour qu’ils puissent tout mener de front.»

Un équilibre à trouver

Les mesures sont diverses et variées. Site web tenu à jour avec la matière de tous les cours pour ne pas prendre de retard lors des camps et autres déplacements. Leçons de rattrapage et d’appui organisées au besoin. Et même tests organisés en station quand c’est nécessaire. «Oui, depuis cette année, je me déplace avec mes copies, tant qu’ils sont en Valais», confirme Nadine Tscherrig.

Elle ne cache pas que, pour les enseignants, le CNP Ouest implique un investissement important. Mais elle souligne aussi un plaisir intact à le consentir depuis les débuts du projet, elle qui doit «être la seule personne dans cette école à ne pas faire de sport». Question de personnalité(s). «J’ai tout de suite eu le feeling avec ces jeunes athlètes. Ils savent ce qu’ils veulent, où ils vont. Ils ont du répondant, un avis. Ils ratent beaucoup de cours, mais quand ils sont là, ils sont à fond. J’ai énormément de respect pour ce qu’ils accomplissent car ils n’ont pas choisi le chemin de la facilité.»

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Dans la salle de sport, les jeunes athlètes confient la difficulté de rester à jour au niveau des connaissances scolaires, mais surtout des examens. Sans renâcler aux efforts demandés: «Moi, j’ai cinq ans pour faire ma maturité et, honnêtement, ça se passe bien, note Léo Monnier. C’est très important d’avoir un plan B au cas où le ski ne marcherait pas.» Le patron Laurent Donato le sait bien. «Quel parent va dire aujourd’hui: «Mon fils, t’es bon en sport, arrête l’école, pas de problème»? Aucun. Et c’est très bien, même du point de vue du ski. Varier les activités permet de trouver un meilleur équilibre.»

Il n’y a qu’une seule chose que les pensionnaires du CNP Ouest ne peuvent pas faire à Brigue: skier. «En fait, il n’y a qu’entre le mois de mai et la mi-juillet que nous sommes à plein temps ici», soupire le préparateur physique Romain Leuenberger. Après, il y a le ski d’été sur les glaciers de Zermatt ou Saas-Fee. Et quand les compétitions débutent, le calendrier devient un casse-tête de courses, d’entraînements et de déplacements dans toute la Suisse, voire au-delà pour certains.

Et tout peut changer du jour au lendemain en fonction des conditions météo, des reports, des annulations. «Finalement, nous sommes souvent loin du Haut-Valais», regrette Léo Monnier. «Moi, ça me va: j’ai horreur de la routine», positive Valentin Crettaz.

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A 33 ans, ce Valaisan vit sa septième saison au centre national de performance de Brigue. Il a déjà vu plusieurs volées arriver et repartir. «Bien sûr que nous avons certains ressentis, lance-t-il. Un Loïc Meillard, on se doutait bien qu’il allait rapidement monter en Coupe du monde. Mais après, nos athlètes ont un âge où tout n’est pas encore arrêté. Il y a les copains-copines, les études, des envies qui changent. Un jour, un athlète est venu nous dire que le ski, ça avait été super, mais qu’il voulait devenir médecin alors qu’il arrêtait. Voilà, il faut faire avec. Nous intervenons à un moment charnière de leur vie.»

L’importance de savoir lâcher prise

Même sportivement, les pensionnaires du CNP Ouest sont loin d’être à maturité. «Quand ils arrivent, ils ont de bonnes bases, reprend Valentin Crettaz. Mais notre travail est encore de mettre en place des aspects techniques: position sur les skis, posture du corps, recherche des lignes. Ce n’est que petit à petit que l’on bascule vers la recherche de performance.»

«Entre 15 et 20 ans, ce sont vraiment des années décisives. Une grosse blessure peut venir perturber pas mal de choses», souligne le préparateur physique Romain Leuenberger. Cela fait trois ans que ce Vaudois de 30 ans, ancien volleyeur de Ligue nationale A, s’occupe des diamants bruts du CNP Ouest. Il a la responsabilité de sculpter leurs corps pour qu’ils puissent encaisser la vitesse, les chocs, les torsions.

Mais durant l’hiver, quand ses protégés ont moins le temps de venir à la salle, il les encadre sur les pistes et donne des coups de main, qu’il s’agisse de trimballer des piquets de slalom ou de faire un petit massage pour mobiliser un muscle. Très sportif, il a beaucoup skié dans sa jeunesse. Mais les jeunes du sport-études ne lui reconnaissent qu’un niveau «de bon touriste», se marre-t-il. Chacun son rôle.

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Le plus délicat reste de devoir faire comprendre à un pensionnaire qu’il touche à ses limites. Qu’il ne percera pas au plus haut niveau. Et qu’il vaut mieux arrêter les frais. Alors faut-il savoir faire preuve de lâcher-prise. «Après toutes ces années ici, j’ai remarqué que ceux qui nous quittent d’eux-mêmes parce qu’ils ont compris qu’ils ne perceraient pas rebondissent facilement et trouvent le moyen de s’épanouir dans un autre domaine, note l’entraîneur Valentin Crettaz. Par contre, ceux qui sont persuadés qu’ils vont aller en Coupe du monde et auxquels on doit dire stop… C’est plus compliqué. Ce sont parfois des jeunes qui gardent une certaine frustration et qui ne vont plus toucher leurs skis.»

«Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus», soupire la protectrice Nadine Tscherrig. Alors, dans la salle de force du centre national de performance de Brigue, on pousse fort, on saute haut et, le regard dans le vague, on se persuade que tous ces efforts vont payer.


* Cet article a été mis à jour le mardi 17 mars avec la précision suivante: certains skieurs suisses ont été membres du Centre national de performance Ouest sans intégrer l'internat ni étudier à Brigue, comme le laissait entendre la première version du reportage. Daniel Yule a par exemple effectué son collège à Saint-Maurice, dans le Valais romand.