Carnoustie devait être le cadre d'un 128e British Open historique. Il le fut. Mais pas de la manière qu'on imagine. Car c'est une lutte prestigieuse que l'on annonçait, avec des favoris en pagaille, un parcours (par 71, 6700 mètres) d'une difficulté passionnante et un vent aux incidences redoutables. Le casting était parfait, le décor merveilleux et le scénario palpitant. Les dieux du golf aiment les surprises et la cruauté, pourrait-on analyser si l'on était moins cartésien. Mais il faut bien admettre que Jean Van de Velde s'est planté d'une manière monumentale!

Le fait que David Duval n'ait pas remporté son premier titre du Grand Chelem est passé inaperçu. Tout comme la performance modeste de Colin Montgomerie, que l'on attendait enfin sur la plus haute marche d'un tournoi majeur. Le manque de réussite de Tiger Woods n'a pas non plus mortifié l'assistance. Pas plus que le cut manqué par Nick Faldo (trois fois titré au British Open), José Maria Olazabal (vainqueur de l'US Masters 99) ou Mark O'Meara (tenant du titre). Enfin, Sergio Garcia n'est pas venu à bout des pièges du parcours écossais: il est rentré dans le rang. Le public l'a compris.

Mais ce que l'on n'a pas compris, ni admis, ni toléré, c'est le drame vécu par Van de Velde. Originaire de Mont-de-Marsan, installé depuis quelques années à Genève, le Français de 33 ans a gagné l'Open de Rome en 1993. Puis il est resté relativement discret, terminant régulièrement premier Français, mais dans le ventre mou du circuit européen. Son talent n'est pas en cause, ni son professionnalisme. Simplement, l'occasion ne s'était pas vraiment représentée pour que Jean puisse renouer avec le succès. Jusqu'à dimanche dernier…

Auteur d'un 75 au premier tour, après avoir flirté avec la tête de la compétition, il mettait à profit un long jeu limpide et un petit jeu de rêve pour prendre la tête à l'issue du second tour bouclé en 68. Avec un coup d'avance sur un inattendu Argentin. Samedi, avec une maîtrise qu'on ne lui connaissait pas, mais avec son fameux putting, il se jouait des difficultés du plus sévère golf d'Ecosse pour ramener un second score (70) sous le par et se ménager une avance de cinq coups sur les seconds, Justin Leonard et Craig Parry. Une confiance énorme, une patience à toute épreuve, un jeu complet et une avance confortable: Jean avait toutes les cartes en main. Il pouvait rêver d'égaler Arnaud Massy, dernier Français à s'être imposé dans le British Open, en 1907.

Mais le dimanche allait démontrer une nouvelle fois qu'un tournoi comporte 72 trous et que le fait d'en mener 71 n'a aucun intérêt si on «foire» le dernier… Le 18e trou de Carnoustie a beau être un monstre de longueur et d'étroitesse, son green a beau être protégé par une rivière, il est généralement bouclé en quatre coups par les pros et en cinq ou six coups par les amateurs. Il en a fallu sept à Jean Van de Velde. Buisson, rivière, bunker, le leader du 128e British Open aura tout visité. Et les trois coups qu'il s'était ménagés en quatre jours ont été brutalement gommés en cinq minutes. Van de Velde aurait pu faire oublier cette bavure en remportant le play-off qui l'a opposé ensuite à l'Américain Justin Leonard et à l'Ecossais Paul Lawrie. Mais le sort s'est acharné et Jean a quitté Carnoustie avec le seul titre du joueur le plus malchanceux ou le plus maladroit.

L'émotion qui a étreint le joueur français et le public a empêché Paul Lawrie de jouir pleinement de son titre. Et pourtant l'Ecossais a été irréprochable, lui qui a remonté dix coups sur le leader dans le dernier tour, lui qui a réalisé le meilleur score du dimanche (67), lui qui a terminé le play-off de quatre trous avec deux birdies. Mais le public de Carnoustie s'était pris de sympathie pour le Français Van de Velde, appréciant sa maîtrise du jeu dans le vent écossais, son élégance, sa bonne éducation.

Et, surtout, les spectateurs qui connaissent si bien le golf en Ecosse ont mesuré à l'issue du tournoi l'énorme fardeau qui va désormais peser sur les épaules du Français. Pour Van de Velde, le véritable cauchemar commence aujourd'hui!