Golf

Au British Open, une journée avec Tiger Woods

Il n’avait plus joué le «Royal & Ancient» depuis 2015. Il pensait qu’il était perdu pour le golf de haut niveau. Il n’arrivait même plus à marcher dix minutes sans s’effondrer. Et puis tout a changé en une opération: Tiger Woods revient doucement vers les sommets

On l’a vu signer des autographes sans trop montrer son impatience, offrir un regard appuyé et une vraie poignée de main aux bénévoles chargés d’encadrer ses parties, et même sourire franchement aux petites vannes venues embellir sa toute première conférence de presse cette semaine.

On a failli se pincer pour y croire: Tiger Woods n’avait plus l’air agacé par toutes les obligations hors parcours qui émaillent chacun de ses tournois. Les photographes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, à le mitrailler dès qu’il souriait à pleines dents, comme si ça n’allait pas durer. Il faut les comprendre: voilà vingt ans qu’ils subissent son visage fermé et ses mimiques d’exaspération. L’empereur du golf n’était pas là pour se faire aimer en début de siècle, mais juste pour être craint. Son business était trop sérieux, sa quête de grandeur trop forte pour qu’il s’amuse à sourire gratuitement. Un fonctionnement qui semble désormais appartenir au passé.

Si Tiger Woods a changé, c’est parce qu’il est revenu d’entre les morts. Retour en avril 2017, lors du Masters d’Augusta. L’ex-numéro un mondial est une nouvelle fois forfait, mais il a tenu à faire le déplacement pour le dîner des champions du mardi soir. Il croise Jack Nicklaus à son arrivée et lui avoue: «C’est fini. Mon dos est mort, je suis foutu.» L’Anglais Nick Faldo, trois fois vainqueur de l’épreuve et présent à leurs côtés, capte la confidence. Etait-il surpris d’entendre un tel renoncement chez celui qui avait toujours montré une volonté de fer, en toutes circonstances? «Pas vraiment, non. Il sortait de trois opérations au dos en dix-huit mois et il avait l’air à l’agonie», raconte-t-il.

Juste une vie normale

D’autres témoins décrivent une autre scène terrible au printemps de cette même année. Un dîner où Tiger se pointe les yeux vitreux et injectés de sang tellement il est gavé d’antidouleurs, et où il ne peut masquer sa souffrance: à peine capable de marcher, il est obligé de franchir un petit escalier en marche arrière pour tenter de protéger son dos. Un spectacle d’une tristesse infinie pour celui qui avait toujours réussi à surmonter ses blessures, souvent au mépris des règles les plus élémentaires de la rééducation.

Perdu pour le golf, il priait pour simplement pouvoir mener une vie normale avec ses enfants, qui l’ont trouvé plus d’une fois terrassé dans son jardin, incapable de bouger parce qu’un nerf de son dos venait de se faire pincer sans prévenir entre deux vertèbres. Les dieux l’ont alors entendu et ont sans doute voulu lui rendre autant qu’il avait donné.

Ses trois premières opérations au dos n’avaient rien réglé, mais la quatrième sera la bonne: la fusion spinale (on soude deux vertèbres entre elles et on espère que ça va marcher) subie en avril 2017 fonctionne au-delà de toute espérance. Non seulement il n’a plus mal nulle part, d’un coup d’un seul, mais il peut rejouer au golf comme si rien ne s’était passé.

«Un miracle ambulant»

Il a repris la compétition en février 2018. Depuis, il sourit franchement, parce qu’il a fait la gueule trop longtemps, parce qu’il ne devrait plus être là, parce que ce bonus est littéralement tombé du ciel. «On m’a donné une deuxième chance. Je suis un miracle ambulant», a-t-il récemment affirmé.

On dit qu’il a changé, mais on parle uniquement de son attitude en dehors du parcours. Parce que du jeudi au dimanche, entre les cordes, il redevient ce compétiteur qui vous glace le sang avec son regard d’assassin quand il passe à deux mètres. Il est ressuscité, de nouveau capable de jouer des pleins coups comme avant, il a donc retrouvé son envie de gagner.

On a un peu de mal à comprendre, tout de même. Son corps était presque détruit, et il possède de nouveau la vitesse de swing la plus élevée du circuit américain, les statistiques sont formelles. Comment est-ce possible, à 42 ans, après tant de déboires? Même lui avoue ne pas saisir la logique de cette affaire. Les champions ne sont définitivement pas faits comme nous, et ils arrivent même à se surprendre eux-mêmes.

Plus la même posture

Ce qu’on voit à Carnoustie depuis jeudi après-midi se situe dans la même veine que ce qu’il montre depuis son retour en février dernier, occupant la 14e place du circuit américain à la moyenne de score. De la cohérence dans un swing qu’il bricole désormais en solo, du relâchement en toutes circonstances – même quand il se retrouve enfoui dans le gros rough – et un putting encore hésitant. Un domaine pourtant plus qu’essentiel pour espérer gagner de nouveau (sa dernière victoire remonte à août 2013), surtout pour lui qui a su rentrer des milliers de putts mi-distance sous pression à l’époque de sa grandeur.

Son compatriote Billy Horschel expliquait récemment à la presse américaine qu’il avait remarqué quelque chose: Tiger ne pouvait plus avoir la même posture devant la balle, conséquence de la fusion spinale. Une évolution très perturbante qui l’a amené à revisiter complètement sa méthode, avec un changement d’instrument et de grip pour retrouver des sensations. Il doit s’y habituer, après trente ans sans avoir jamais rien modifié dans ce domaine.

Mais son esprit n’est toujours pas d’accord, d’où quelques refus d’obstacles et petits ratés. Mais il retrouvera la clé, cette année ou la suivante, et il gagnera de nouveau. Si son dos veut bien tenir, on en revient toujours là. Jeudi, une drôle de chose sortait de son tee-shirt au niveau de la nuque, comme une épine dorsale à deux têtes. Un KT tape, pour la version américaine, sorte de «pansement kinésiologique» pour soulager un petit blocage cervical. Rien de grave, paraît-il.

Un public aux anges

«Jesus Christ!» a lâché presque malgré lui un spectateur écossais alors que Tiger passait juste devant lui après son coup de départ au 3. Rien n’a changé après vingt-deux ans de carrière, il y a lui et les autres. C’est très facile de repérer sa partie quand on arrive sur un tournoi: c’est celle où il y a le plus de monde, tout le temps. Le public est toujours fasciné: les anciens, qui avaient peur de ne plus jamais le revoir, tout comme les plus jeunes qui craignaient de ne jamais avoir la chance de l’apercevoir en vrai.

Même ses camarades de jeu se comportent parfois en fans. Ainsi son partenaire des deux premiers tours Russell Knox, pourtant âgé de 33 ans, multiple vainqueur sur le circuit américain et revenu à la 49e place mondiale: «J’étais sous le choc quand j’ai vu que je jouais avec lui jeudi et vendredi. Il a toujours été mon héros, j’avais un poster de lui dans ma chambre. Je marche sur l’eau, mon rêve est devenu réalité.»

Le conditionnel de rigueur

Tiger Woods ne devrait pas remporter son quatrième British Open demain soir. On utilise cependant le conditionnel, une obligation avec lui. Mais ses deux premiers tours dans le par total le laissent a priori trop loin de la tête – au moins six coups, avant l’arrivée des dernières parties –, avec une trentaine de joueurs à rattraper. Il était un peu en colère contre lui-même, d’ailleurs: «Jeudi, j’ai deux fois un fer 8 en main pour attaquer les pars 5 et je fais seulement le par. Et vendredi, j’aurais pu nettoyer ma carte un peu mieux que ça. La pluie avait considérablement adouci le parcours, il y avait la place pour plus de birdies.»

Avec son trou 18 comme un résumé de son état actuel: grande prudence sur le coup de départ, coup de fer à 200 mètres parfait, et putt de 1 m 80 qui refuse de tomber, à son grand désespoir. Mais son énième retour au plus haut niveau ressemble à tout sauf à un jubilé. Il n’est certes pas encore redevenu lui-même, mais le miracle commence doucement à prendre forme.

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