Quelle skieuse sera sacrée championne du monde de super-G à Cortina d'Ampezzo? La réponse tombera ce jeudi dès 10h45, deux jours plus tard qu’initialement prévu.

Ce que l’histoire ne dira pas, c’est si la médaille d’or récompensera la même athlète qu’elle l’aurait fait mardi matin. Ou le même jour à 13h, après un premier report de quelques heures. Ou encore un peu après, une fois le départ abaissé, dernière tentative de «sauver» la course.

Renoncer

Car voilà: il a fallu renoncer. Les athlètes ne peuvent évoluer dans un brouillard tel que celui qui recouvrait mardi l’Olympia delle Tofane. Ils sont en revanche habitués au brouillard de l’incertitude. Jusqu’au moment où le skieur franchit le portillon de départ, il n’est pas assuré de ce qui l’attend. Le 22 janvier dernier, Marco Odermatt attendait depuis de longues minutes de pouvoir se lancer à l’assaut de la Streif de Kitzbühel, chaud comme un Ofetori, quand les organisateurs décidèrent d’en rester là après 30 concurrents et plusieurs accidents.

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Ce n’est pas toujours aussi radical qu’un report, une interruption, ou pire, une annulation. Mais sous le chapiteau du Cirque blanc, rien n’est plus prévisible que l’imprévu.

Ecarts infimes et conditions variables

Depuis qu’ils sont arrivés dans les Dolomites, skieuses et skieurs clament en chœur que tout peut arriver lors des «courses d’un jour» qui composent le programme des Mondiaux. Ils entendent la formule, moins creuse qu’elle ne sonne, par opposition aux épreuves dont les résultats s’additionnent pour former le classement de la Coupe du monde. Mais elle traduit cette autre vérité qu’ils ont intégrée plus jeunes et mieux que la plupart des autres sportifs: sur la même piste et en présence des mêmes adversaires, les résultats ne seraient probablement pas les mêmes hier, aujourd’hui et demain.

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Cela s’explique d’abord par les écarts infimes séparant les athlètes à l’arrivée. Pour devenir champion du monde du 100 mètres en 2019, Christian Coleman a devancé Justin Gatlin de 13 centièmes de seconde au bout d’une course de 9''76, soit un avantage représentant 1,3% de son temps de parcours. Rapportée à un «run» de 1'19''98, comme celui qui a permis à Kjetil Jansrud de devenir champion du monde de descente la même année, ces mêmes 13 centièmes n’auraient pesé que 0,2% du chrono. Et ce jour-là, le médaillé d’argent Aksel Lund Svindal ne fut battu que de 2 centièmes de seconde…

Or, en athlétisme, les conditions sont – comme dans la plupart des disciplines sportives – uniformisées et stabilisées au maximum. En ski alpin? Tout varie. Sans arrêt. D’un jour à l’autre évidemment. Parfois pendant le déroulement d’une épreuve. La visibilité. La qualité de la neige. Le niveau de préparation de la piste. Et, en conséquence, les performances du matériel. «En fonction du type de neige, on s’attend à plutôt retrouver les athlètes de telle ou telle marque devant», note l’ancien skieur Didier Défago. Les infimes fractions de seconde qui polissent les médailles autant que les revers ne pèsent pas lourd dans cet environnement chahuté.

Rester chaud, rester prêt

Les athlètes eux-mêmes sont sensibles à ces variations. Ils ont tous leurs préférences bien établies, même si souvent peu exprimées. «Moi, je savais que c’était sur les pistes vraiment glacées que je pouvais sortir mon meilleur ski, note l’ancien membre des cadres nationaux Pierre Bugnard. Mais c’est aussi à cela que l’on reconnaît les vrais champions: ils s’adaptent à toutes les circonstances. C’est pour cela qu’un Marco Odermatt est tellement fort. Il peut donner son maximum quoi qu’il arrive.»

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Jeune retraité du haut niveau, le Gruérien de 28 ans sait que tout se joue dans la tête. «Il faut avoir la bonne mentalité, où tu es à la fois relax et en même temps toujours prêt.» Ce qui n’est pas forcément évident. «Pour moi, la clé, c’était de rester dans ma bulle. Par exemple dans le cas d’un report d’une demi-heure, si je commençais à parler météo avec les autres, à me demander si la course allait avoir lieu ou pas, c’était fini. Certains peuvent rater leur course avant même de la commencer.»

Alors, que faire dans ces situations où il faut patienter sans trop savoir quand, ou même «si», l’épreuve va débuter, comme lors du super-G finalement annulé mardi? «Moi, je n’ai besoin que de trois minutes avant de m’élancer. C’est le temps qu’il me faut pour effectuer les rituels qui me mettent en confiance», affirmait la facile-à-vivre Michelle Gisin au micro de la RTS.

Mais rester «chaud» est un défi en soi. «Sur le plan de l’activation musculaire, ce n’est pas évident, souligne le préparateur physique Florian Lorimier. Je recommande un échauffement par vagues: 45 à 30 minutes avant le départ prévu, réaliser un bon travail de mobilisation, puis le répéter par petites séquences de plus en plus courtes et rapprochées jusqu’au moment d’y aller. Et si la course est repoussée, espacer les vagues, puis les resserrer… Mais on ne peut pas tenir des heures comme ça non plus. Cela implique pas mal de fatigue sur le plan neurologique.»

Un report bienvenu

En revanche, celui qui bichonnait les muscles de Didier Cuche (et s’occupe maintenant de Justin Murisier ou Camille Rast) estime que les reports de courses – tels qu’ils se sont multipliés depuis le début de la semaine à Cortina d'Ampezzo – ne posent pas un gros problème aux athlètes. «On ne travaille plus en vue d’atteindre un pic de forme le jour J. Plutôt un plateau qui dure des semaines, voire la saison complète. De plus, les skieurs sont habitués depuis l’enfance à gérer les changements de programme et à s’activer quand il le faut. Cela fait vraiment partie de leur routine.» Autrement dit: si Lara Gut-Behrami était prête physiquement pour le super-G mardi, elle le sera jeudi aussi.

Et puis, parfois, un petit report ne fait pas de mal. Aux Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, les sélections internes à l’équipe de Suisse ont fait rage en vue de la descente prévue le samedi 13 février. Didier Défago a arraché sa participation la veille, après deux «courses» disputées à bloc, avec son meilleur matériel, sans en garder sous les lattes. «J’étais bien fatigué, j’avais dépensé beaucoup d’énergie, se souvient-il. Alors quand ils ont annoncé que la descente était reportée au lundi, c’était plutôt une bonne nouvelle pour moi. J’ai pu me reposer, aller faire un peu de poudreuse le dimanche…»

Tout le monde connaît la suite: le lundi 15 février, il a décroché la médaille d’or. L’aurait-il gagnée aussi deux jours plus tôt? «Dur à dire», répond-il sobrement. Pierre Bugnard vient recentrer le débat: «Quelle importance ça a, ce qui se serait passé si ceci ou si cela? Les conditions d’une course, il faut faire avec sur le moment, et on ne s’en rappelle jamais. Ce qui compte, c’est le classement, le vainqueur. Tout le reste, on s’en fout.»