Bienvenue à Whistlerland. Avec son château Fairmont, ses rues piétonnes, ses boutiques coquettes, ses bars branchés et ses arbres illuminés, la station huppée de Colombie-Britannique a des airs de pays de Mickey. Un décor faussement imaginaire pour séduire le chaland et mieux lui soutirer son argent. L’écrin alpin de ces Jeux affiche quelques signes extérieurs de décadence que l’euphorie olympique peine à gommer. En ces temps d’insécurité financière, l’effervescence suscitée par ces joutes planétaires ne suffit en effet pas à dissimuler l’entame du déclin. La station canadienne fleure les relents de la faillite annoncée. «Heureusement que les Jeux commencent. Pendant trois semaines, il va y avoir du monde et on ne va pas trop se poser de questions. Après, c’est l’incertitude», confie cette serveuse d’un des deux cafés Starbucks du village. Comme la plupart des habitants de cette station artificielle sans réel indigène, elle craint pour son emploi puisque Whistler pourrait être vendue aux enchères le 19 février prochain.

Alors, en attendant de savoir à la sauce de quel créancier elle sera mangée, la cité alpine se concentre sur ses Jeux. Et profite de faire le plein – en se sucrant largement au passage avec des tarifs exorbitants – de médias, d’athlètes et de VIP. Les chaînes de télévision canadiennes alimentent le buzz en égrenant le noms des stars attendues – elles évoquent Michael Phelps, Cindy Crawford et George Clooney et quelques autres – dans les soirées organisées par Omega. Pas sûr que cela suffise à attirer la clientèle habituelle – composée essentiellement de touristes américains –, plutôt encline à fuir les lieux. «Les Jeux, cela décourage les gens de venir. Ils craignent qu’il y ait trop de monde sur les pistes, que la circulation soit difficile et que les logements soient complets», explique Christina Moore, responsable de la communication de Whistler Blackcomb, le quartier le plus chic de la station. Elle admet une fréquentation en baisse pendant les semaines qui ont précédé les JO – les pistes étaient particulièrement peu peuplées – mais refuse de dévoiler publiquement les chiffres.

Impossible également de connaître le nombre de volontaires, pompiers et autres forces de l’ordre qui peuplent les rues. «Nous n’avons pas encore eu le temps de réunir ces informations. Je vais mettre quelqu’un là-dessus dès au­jourd’hui et elles seront disponibles pour les médias d’ici deux à trois jours», assure, contrit, Dave, en charge des relations médias au centre de presse. L’aménité des membres du Vanoc et de l’escouade de volontaires en bleu et vert compense un fonctionnement encore un peu aléatoire.

A Whistler, on est loin de l’organisation minutée, aseptisée et grandiloquente de Pékin, mais plus proche du flou artistique de Turin. «Il y a une semaine encore, le centre de presse n’était pas prêt du tout. C’était un peu le chaos», souffle discrètement une attachée de presse. A la veille de la cérémonie d’ouverture, le service de bus n’est pas tout à fait au point. A Creekside, le site du ski alpin, on frisera l’engorgement à l’unique portique magnétique de l’entrée pour personnes accréditées. Accéder au village olympique depuis Whistler tient presque du parcours du combattant. La prison dorée des athlètes est un véritable camp retranché à une demi-heure de navette du centre. «On se sent un peu coupés du monde, confie Didier Défago. Il manque un peu l’effervescence que l’on a l’habitude d’avoir sur la Coupe du monde, où ça bouge. Ces nombreux contrôles et ces zones fermées sont un peu tue-l’ambiance.»

En cette ère moderne où les JO, comme tout grand événement sportif, sont devenus synonymes de parano sécuritaire, Whistler ne déroge pas à la règle. Des check-points sont installés un peu partout comme dans une ville assiégée. Les véhicules sont passés au détecteur de bombe et Big Brother veille sur la station. En levant le nez, on aperçoit un dirigeable qui flotte au-dessus du village. La nacelle de ce grand ballon blanc dissimule une caméra capable d’apercevoir un objet suspect à 32 km à la ronde. Seule exception à cette règle du tout sécurité, les sacs ne sont pas systématiquement contrôlés à l’entrée des sites. Peut-être que cela changera une fois que les joutes auront démarré.

En altitude, c’est la descente masculine et le saut à skis qui marqueront le coup d’envoi des compétitions. Si dame météo le veut bien. Car, avec son tempérament océanique, Whistler s’enveloppe volontiers de brouillard et de fronts humides. Le petit monde du ski alpin s’attend donc à de possibles reports. A l’image du premier entraînement de descente masculine qui fut d’abord interrompu, puis annulé. Celui de jeudi fut avancé et programmé en même temps que celui de la descente féminine. Débouchant sur un scénario inédit où les hommes devaient s’arrêter avant la ligne pour éviter un embouteillage avec ces dames dans la raquette d’arrivée. «C’est une situation difficile, mais nous essayons d’être aussi imaginatifs que possible car la météo ne nous laissera pas de deuxième chance», explique Günther Hujara, le responsable des épreuves masculines, à la veille de cet entraînement bipolaire qui fut validé pour les hommes, mais annulé pour les femmes. Bienvenue à Whistlerland, qui n’a pas fini de nous surprendre.