A l’heure où les statistiques inondent les analyses d’après-match, les chiffres usurpent parfois la performance réelle d’un joueur. Mais ceux de Bruno Fernandes sont frappants et éloquents. Le meneur de jeu portugais a été directement impliqué sur 33 des 64 buts inscrits par Manchester United en Premier League depuis son arrivée au club il y a un an. Soit 51,5% du total de son équipe. Dix-neuf réalisations. Quatorze passes décisives. Le tout en 31 apparitions. Aucun autre joueur du championnat d’Angleterre n’a fait mieux sur la même période.

Rarement un joueur, qui plus est étranger et recruté en hiver, a eu un tel impact pour sa première année en Premier League. Henry a connu des débuts timides à Arsenal. Drogba était sous le feu des critiques à Chelsea. De Bruyne et Salah sont repartis de Stamford Bridge sans s’imposer. Même Torres, auteur d’une première saison exceptionnelle à Liverpool (22 buts et 4 passes), est loin du Portugais.

La comparaison est encore plus vraie à Manchester. Cristiano Ronaldo n’avait que 18 ans à son arrivée en 2003. Pogba n’a pas eu l’effet escompté au regard de son prix record (105 M€). Di Maria a été un échec tout comme Alexis Sanchez. Lukaku est reparti au bout de deux saisons.

Cantona, le «catalyseur»

Mais ce qui frappe davantage encore, c’est l’effet produit par Bruno, comme l’appellent les supporters, sur sa nouvelle équipe. Avant son arrivée, MU a pris 34 points en 24 journées. Avec lui, presque autant (32), mais en dix rencontres de moins! Et si on ajoute les 36 glanés cette saison, ça fait de Manchester United la meilleure équipe d’Angleterre (68 points) depuis sa signature, loin devant Liverpool et City (62).

Jamais un nouveau venu n’a transformé autant un club de la dimension de United. Aucun depuis… Eric Cantona, considéré par Alex Ferguson lui-même comme le «catalyseur» du premier de ses 13 titres à MU. Il faut remonter à 1992, le 26 novembre pour être précis.

Après avoir offert bêtement le précédent exercice à Leeds*, son autre grand rival avec Liverpool, le club mancunien est huitième au classement, éliminé des deux coupes nationales. Deux victoires seulement en 13 matchs, neuf buts marqués. La star montante du foot anglais (Shearer) a préféré l’argent de Blackburn et la grande recrue de l’été (Dublin) s’est cassé la jambe. Alors Ferguson s’est fié aux impressions de ses défenseurs, Bruce et Pallister, dithyrambiques sur Cantona, les fesses dans l’eau du bain après un match contre Leeds.

«Il a perdu une jambe?»

Un coup de fil impromptu du manager général des Peacocks, Bill Fotherby, à son homologue mancunien, Martin Edwards, a fait le reste. Le premier souhaitait acheter le gamin de Leeds, Denis Irwin, et a fini par vendre son meilleur élément dont la relation avec l’entraîneur avait atteint le point de non-retour. Les versions de l’histoire varient au gré des autobiographies. Ferguson dit qu’il a parlé lui-même à Fotherby; Edwards que l’Ecossais était à côté du téléphone et a écrit le nom de Cantona sur un bout de papier…

Un transfert d’un autre temps, bouclé en une demi-journée et pour la modique somme, aujourd’hui, de 1,2 million de livres! Ce qui fera dire à Brian Kidd, l’adjoint de Ferguson: «Cantona a perdu une jambe?»

L’arrivée du Français repenti a tout changé à Manchester. Ensemble, ils ont mis fin à vingt-six ans d’attente, remporté quatre titres en cinq ans et auraient sans doute réalisé la suite royale si «Canto» n’avait pas balancé son célèbre kung-fu à Selhurst Park, qui l’a privé du reste de la saison. «Il était la pièce manquante du puzzle, raconte Paul Ince, qui a vu débarquer le Frenchy dans le vestiaire de United. Il a permis à tout le monde d’élever son niveau.»

C’est un «winner» et c’est contagieux

C’est ce que Fernandes a fait. C’est un «winner» et c’est contagieux. Si le Français a inspiré la class 92 (Beckham, Giggs, Scholes, Neville…), le Portugais de 26 ans entraîne les siens derrière lui. Shaw est redevenu un bon défenseur, Fred s’est imposé au milieu, McTominay s’affirme comme un leader, Rashford est le nouveau roi d’Angleterre. Même Pogba refait surface.

On ne sait pas vraiment ce que Bruno Fernandes a de spécial. Il n’a pas l’élégance d’un Özil, ni l’aisance d’un Hazard ou les dribbles d’un Salah. Et encore moins le charisme d’un Cantona, col relevé défiant la foule. Il lui arrive encore de disparaître pendant une rencontre mais garde cette magie qui peut faire basculer un match sur un coup de patte. Du «Canto» tout craché.

Si le Français est tombé amoureux de Manchester, le Portugais en a rêvé depuis tout petit pour imiter son idole, Cristiano Ronaldo, arrivé comme lui en provenance du Sporting. L’histoire d’un gamin qui se consolait avec son ballon quand son frère aîné le chassait de la chambre qu’ils partageaient pour inviter ses amis. Un gamin qui s’est souvenu de ce jour, en Suisse, où était parti travailler son père qui avait voulu se faire pardonner de ses absences en leur offrant, à lui et à son frère, la tunique de leurs rêves, celle de MU pour Bruno.

A quoi tient une légende

On ne connaît pas encore la portée du transfert de ce dernier dans l’histoire du club mais celui de Cantona a été un tournant majeur. Sans lui, MU n’aurait pas remporté le titre de 1993, ses dirigeants n’auraient peut-être pas offert une autre chance à Ferguson après sept saisons sans couronne et Cantona se serait fâché avec son entraîneur à Leeds parce que ça finit toujours comme ça, sauf à MU évidemment. Voilà à quoi tient une légende.

Il y a un peu plus d’un mois, la tête d’Ole Gunnar Solskjaer était réclamée par beaucoup, plombé par l’élimination du club d’une poule de Ligue des champions que son équipe menait pourtant à deux journées de la fin. Cinq semaines et cinq jours plus tard, le voilà leader de Premier League, une première à ce stade depuis 2013, année du dernier titre du club. Avant de défier Liverpool à Anfield et relancer l’une des plus grandes rivalités du football anglais.

Si Ferguson a «descendu Liverpool de sa perche», Solskjaer peut empêcher les Reds de remonter à hauteur de MU (20 titres à 19). Et Bruno Fernandes marcher dans les pas de son illustre prédécesseur en mettant fin à huit ans d’attente.

* MU était leader avec 5 points d’avance à cinq journées de la fin.