Sur le port de commerce de Brest balayé par un vent frisquet, des monteurs terminent d'installer les barrières qui bloqueront l'accès au quai. A côté du podium et des tentes dressées pour accueillir la presse et les invités, un écran géant diffuse des images de l'immense voilier filant à plus de 25 nœuds de moyenne. Le maxi-catamaran Orange II (36,8 mètres) de Bruno Peyron fonce vers Ouessant (Bretagne), vers la ligne fictive d'un tour du monde bien réel, vers un chronomètre qui immortalisera un record d'ores et déjà historique. Cinquante jours et une quinzaine d'heures. C'est ce qu'auront mis le skipper breton et ses treize hommes d'équipage – dont les Suisses Bernard Stamm et Nicolas de Castro – pour enrouler le globe. Partis d'Ouessant le 24 janvier, ils ont englouti successivement les océans, enquillant les records intermédiaires. Le cap Leeuwin après 21 jours et le cap Horn au bout de 32.

En ce mardi après-midi, veille de l'arrivée des navigateurs les plus rapides de la planète, la voix de Bruno Peyron surgit des haut-parleurs à l'heure de la vacation. Ses paroles sont synchronisées avec la vision légèrement hachée que donne du marin la webcam du bord. Le skipper d'Orange II raconte les dernières heures de ce voyage inédit: «Nous sommes à la fois sereins et attentifs. Nous manœuvrons avec la même dose d'application et de concentration que tout au long de ce tour du monde. Nous sommes concentrés avec le sourire.» Le navigateur est partagé entre la hâte d'arriver, «de clore cette histoire de la plus belle façon», et le regret que cela s'arrête, «que ce groupe magique doive se séparer». Depuis qu'il court les océans en quête de nouveaux défis, l'aîné des frères Peyron a toujours accordé autant d'importance à la manière qu'au résultat. Plaçant la réussite humaine au premier plan. Un équipage doit être synonyme de complémentarité de compétences, mais surtout d'harmonie. Depuis plusieurs années, il fonctionne avec un noyau dur qui coopte les nouveaux éléments. Et ça marche. Les hommes de Bruno Peyron reviennent rarement de mer l'humeur boudeuse. Il faut dire qu'ils reviennent rarement bredouilles.

Le Breton n'en est pas à son premier coup d'éclat. Aujourd'hui, il caressera pour la troisième fois le Trophée Jules-Verne, créé en 1990 avec une poignée de camarades de ponton, un groupuscule de rêveurs. Un trophée imaginé dans le but de tenter un pari impossible, un tour du monde en 80 jours. En 1993, à la barre du catamaran Commodore Explorer (33 mètres), il en devient le premier détenteur grâce à un tour bouclé en 79 jours. Ses deux adversaires, Sir Peter Blake et Olivier de Kersauson, sont contraints à l'abandon. Ils prendront leur revanche. Le premier en 1994 et le second en 1997. Pendant quelques années, Bruno Peyron n'y touche plus. Trop occupé à mettre en place The Race, course autour du monde sans escale en multicoques géants, dont l'unique édition à ce jour s'est déroulée à l'aube de 2001.

Pendant The Race, Bruno Peyron l'organisateur a rongé son frein. Démangé par le désir de frissonner lui aussi dans les mers du Sud à la barre d'un de ces géants de la nouvelle génération. Récupérant celui de son frère Loïck, il se met à nouveau en quête du Jules-Verne et se l'offre pour la deuxième fois en 2002, à l'issue d'un tour de 64 jours. Il ne le gardera qu'un an. Contraint de le remettre, en avril 2004, à Olivier de Kersauson, nouvel acquéreur incongru puisque sans record à la clé. Car l'Américain Steve Fossett a fait mieux que «l'amiral» brestois, en 58 jours et des poussières. Mais il n'a pas payé la finance d'inscription et n'a pas droit au trophée. Une ridicule querelle de sous et d'orgueil aujourd'hui oubliée, puisque grâce à Peyron, le record et le Trophée Jules-Verne ne font à nouveau plus qu'un.

Avec un nouveau temps de référence de 50 jours et une quinzaine d'heures, Orange II améliore de plus de 7 jours l'exploit de Fossett et place la barre très, très haut. Quinze ans après la naissance du trophée, les 80 jours de Philéas Fogg, qui faisaient fantasmer les marins, appartiennent à l'histoire. Ce n'est pas Jules Verne, dont on célèbre le centenaire de la mort, qui s'en offusquera.

«Si on m'avait demandé, il y a douze ans, s'il était possible, de faire le tour du monde en 50 jours, je n'aurais pas répondu. De même, je refuse aujourd'hui de dire jusqu'où l'on peut descendre. J'ai envie de continuer à ne pas connaître les limites du faisable», confie Bruno Peyron, pour qui cette nouvelle performance est «le fruit de quinze ans de travail, de réflexion technologique».