Il était l’enfant du pays. La fierté du coin. Dix après sa mort, rien n’a changé. A Bulle, Erhard Loretan était un héros. Il est devenu un mythe.

La salle était comble ce mercredi soir au Musée gruérien pour évoquer le souvenir du guide de montagne de Charmey qui a été le troisième homme, après Reinhold Messner et Jerzy Kukuczka, à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 mètres. De ce personnage mince et fluet, on aimait entendre le rire. On appréciait son humour et son franc-parler. On admirait son agilité et sa légèreté. Et on adorait savoir qu’il gravissait les plus hauts sommets du monde avec une fondue Gerber dans l’estomac et deux barres d’Ovomaltine glissées dans la poche en cas de coup dur.

Autour de la table ronde animée par Charlie Buffet, auteur de la biographie de l’alpiniste (Erhard Loretan. Une vie suspendue), Renata Loretan, sa maman, Jean Troillet, un de ses fidèles compagnons de cordée, et Johannes Konrad, jeune alpiniste figurant parmi la relève, ont été réunis afin de commémorer la figure de ce montagnard d’exception disparu prématurément le 28 avril 2011. Cette date n’est pas prononcée durant la soirée. C’était le jour de ses 52 ans, et Erhard Loretan célébrait son anniversaire dans les Alpes bernoises avec sa compagne Xenia Minder. Au Grünhorn, un 4000 considéré comme «facile», la cordée chute. Et l’homme décède, laissant le milieu alpin complètement abasourdi.

Chantre de la liberté

Voir disparaître un alpiniste doté d’un tel talent sur une montagne si anodine a été aussi choquant qu’incompréhensible. Il avait gravi les plus hautes montagnes du monde, escaladé les faces nord comme on enfile des perles, grimpé des parois aussi vertigineuses qu’isolées. Il s’était aussi relevé, l’air de rien, suite à des blessures graves et avait, à plusieurs reprises, côtoyé la mort de près sans jamais lui succomber.

C’était un homme discret, pas toujours loquace. La moisson des 8000 himalayens, aboutie en 1995, avait fait de lui un personnage célèbre et médiatisé. La Suisse était fière de son oiseau de feu. Elle était fascinée aussi, car le personnage semblait danser sur le ventre de la difficulté. Lutin rieur des montagnes, il incarnait la liberté. En 1996, un sponsor lui propose de gravir les quatorze 8000 en une année pour un million de francs. Il refuse. Les sous, la gloire, il s’en fichait. Mais en 1999, il est tout de même nommé «sportif romand du siècle» par L’Illustré.

La Suisse aimait Erhard Loretan, mais en 2001, la mort tragique de son fils de sept mois le mène à se retirer de la scène médiatique. La décennie qui suivra sera plus sombre. Le drame plonge l’himalayiste, inculpé d’homicide par négligence, en enfer. Il poursuit toutefois ses voyages et ses ascensions et pratique son métier de guide avec la passion qui lui est propre.

Un pommier dans le jardin

Mercredi, à Bulle, les hommages ont préféré se concentrer sur la période jeune et lumineuse de l’alpiniste. D’origine lombarde, Renata Loretan n’aurait jamais imaginé avoir un fils épris d’alpinisme. «C’était un enfant très vif qui était toujours dehors et n’avait jamais froid», se souvient-elle. Il y avait dans son jardin un «arbre de pommes» dans lequel Erhard Loretan passait la majeure partie de son temps. «Sans que je ne m’en rende compte, c’est là qu’il a tout appris», poursuit sa mère.

C’est de ce pommier qu’il voyait aussi ses voisins partir dans les montagnes fribourgeoises et c’est assis sur ces branches qu’il a commencé à rêver de sommets. Ensorcelé par les récits de Gaston Rébuffat et d’Hermann Buhl, il se projette à leurs côtés et voit dans leurs péripéties alpines la façon idéale de s’exprimer. «Il a fait l’école supérieure, puis l’école buissonnière, relate sa mère. Il avait déjà la tête là-haut.» Il y a eu d’abord la Dent de Broc, non loin de la maison, qu’il a fougueusement escaladée. A l’adolescence, son histoire d’amour a commencé avec les Gastlosen, cette dentelle de calcaire qui s’élève en plein Röstigraben vers laquelle il s’enfuyait, assis à l’arrière du vélomoteur de son copain Pierre Morand. C’est là qu’il fait ses premières armes sous le regard admiratif de ses compagnons de cordée.

Style alpin

Tantôt comparé à un chat, tantôt à un chamois, il était un prodige des sommets. Il devient guide en 1981 et atteint le sommet du Nanga Parbat, son premier 8000 l’année suivante. En 1986, avec Jean Troillet, il signe une des ascensions les plus marquantes de l’histoire de l’alpinisme en gravissant l’Everest en 43 heures aller-retour. «Personne n’est parvenu à répéter une telle ascension», précise Charlie Buffet.

Chantres du style alpin, qui consiste en des ascensions légères et rapides même en haute altitude, les deux alpinistes sont devenus des modèles pour les générations de grimpeurs qui les ont suivis. Ueli Steck, décédé en 2017, en a notamment fait partie. Aujourd’hui, chaque jeune grimpeur escalade les montagnes en pensant au style dépouillé du Fribourgeois.

En 2014, la famille Loretan a accepté de léguer le matériel de l’alpiniste au Musée alpin suisse. Il s’agit de 30 000 diapositives, 2 mètres linéaires de documents écrits, 15 classeurs fédéraux, 220 objets et près de 200 heures de film qui forment désormais le Fond Erhard Loretan. A Bulle, une cocotte-minute ainsi que la combinaison que portait le Fribourgeois sur l’Everest en 1986 sont présentées au public. Dans la première, du fromage était fondu et du lard découpé pour convenir aux exigences diététiques de l’himalayiste. Dans la seconde, fine comme un survêtement de jogging, l’homme s’est approché du Toit du Monde.

«Cet héritage est un reflet de l’esprit de l’époque, relève Michelle Huwiler responsable de la collection du Musée alpin suisse à Berne. Cela permet de garder la mémoire vivante.» Archivés sous les numéros 113-160 et 113-118, ces objets seront présentés en 2024 lors d’une exposition consacrée à l’alpiniste. Eux font peut-être partie du passé, mais le monde présent mercredi à Bulle témoigne qu’Erhard Loretan, dans leur cœur, est encore bien vivant.