Durant les six journées de la phase de poules de la Ligue des Champions, Le Temps délaisse les grandes soirées européennes et s’intéresse aux plus petits clubs des six principaux championnats européens.

Premier épisode en Espagne: Derrière Huesca, l'union sacrée

Deuxième épisode au Portugal: Tondela joue hors champ

Troisième épisode en France: Guingamp, le village d’irréductibles

Quatrième épisode en Italie: Chievo Vérone, le miracle permanent

Cinquième épisode en Allemagne: Mayence 05, du travail et des idées

L’amateur de sport visite Burnley comme il voyagerait dans le temps. Nulle part ailleurs que dans cette petite bourgade du Lancashire le football anglais ne correspond mieux à ses images d’Epinal. Cela commence dès la sortie du train. «Ici, il pleut souvent, et quand il ne pleut pas, le temps reste très humide», prévient un homme en ouvrant son parapluie.

Mais il y a bien plus que le climat. Le vénérable stade de Turf Moor se compose de quatre tribunes indépendantes qui plongent vertigineusement vers le rectangle vert. L’équipe locale comporte une majorité de joueurs anglais – cas presque unique dans une Premier League très internationale – et encore: six des onze «étrangers» sont Britanniques ou Irlandais. Le manager Sean Dyche prône un jeu sans chichis qui ne se complexe pas d’un bon vieux dégagement façon «kick’n’rush». Le public honnit les passes en retrait («wrong side, fool!») et peut célébrer un tacle glissé comme un but décisif.

Les allergiques à la globalisation prétendent qu’il faut aller en deuxième division pour voir du vrai foot anglais. Les supporters des Clarets rétorquent que leur club est de retour dans l’élite depuis 2016, même si l’évolution du monde en a fait l’un des plus modestes du plus riche des championnats, avec un chiffre d’affaires de 121 millions de livres lors de la saison 2016-2017. A titre de comparaison, celui de Manchester United s’élevait au même moment à 581 millions.

Centre d’entraînement flambant neuf

En Premier League, quinze des vingt clubs sont en mains étrangères. Le Burnley FC est l’un des derniers dont les propriétaires sont tous des entrepreneurs locaux. Ils n’ont pas les moyens de toutes les extravagances. «L’équilibre est de plus en plus délicat à établir, remarquait le manager Sean Dyche voilà quelques mois. Ce n’est pas facile de trouver le bon joueur au bon prix. Cela s’explique par le fait que la plupart des clubs n’ont plus à respecter le modèle financier du football; leurs propriétaires font simplement tout ce qu’ils veulent. Il n’y a pas de problème: si tu es très riche, tu peux diriger ton club comme tu le souhaites, très bien. Nous, à Burnley, nous sommes obligés de réfléchir sur le long terme et ce n’est pas simple de trouver les bons compromis financiers.»

Le club n’a jamais dépensé plus de 15 millions de livres pour un joueur (le défenseur Ben Gibson cet été). Il préfère mettre son argent ailleurs. Un nouveau centre d’entraînement a récemment été inauguré à Gawthorpe, dans les alentours verdoyants de Burnley que se disputent grasses prairies et bois touffus. «Les gens de Londres ou du sud du pays pensent qu’ici nous montons à cheval et que nous portons des chapeaux de cow-boy, mais la vérité, c’est que notre région est magnifique, non?» sourit Shaun Borman.

Cet ancien ingénieur dans l’aéronautique a sauté sur l’opportunité de prendre sa retraite à 55 ans. Aujourd’hui, il assume à temps partiel la fonction d’historien du club et il a pris son après-midi pour conduire notre visite. Par un petit pont sur la rivière Calder, on accède au complexe flambant neuf. A gauche, un bâtiment qui abrite toutes les infrastructures nécessaires pour travailler lorsque le temps est plus maussade qu’à l’accoutumée. En face, trois terrains dont les pelouses sont des répliques exactes de celle de Turf Moor, bichonnées au quotidien par douze jardiniers. A droite, quelques surfaces de jeu supplémentaires pour les équipes de jeunes, qui comptent parmi les meilleures du pays.

Face au grand Stade de Reims

«Puisque Burnley ne peut s’aligner sur les montants des transferts actuels, nous travaillons sur des alternatives, notamment avec les jeunes, détaille notre guide. D’un côté, nous développons la formation maison, et de l’autre, nous travaillons sur la détection de talents. Nous sommes notamment très actifs dans le nord du pays, un territoire délaissé par la plupart des autres clubs.»

Sur le retour, passage à proximité de l’ancien centre d’entraînement. Il fut l’un des premiers du pays, dans les années 50, à une époque où toutes les équipes organisaient leurs séances soit au stade, soit dans des parcs publics. C’était le temps où le Burnley FC était à la pointe. Son palmarès affiche fièrement deux titres de champion d’Angleterre en 1921 puis en 1960. Dans la foulée de ce second sacre, les Clarets se payaient le luxe de faire douter le grand Stade de Reims en seizièmes de finale de la Coupe d’Europe des clubs champions.

Des décennies plus tôt, Burnley s’entendait avec onze autres équipes pour disputer le tout premier championnat de l’histoire du football. Elles étaient toutes localisées entre le centre et le nord de l’Angleterre, soit entre Birmingham et Accrington. Il y avait Everton, Aston Villa et Blackburn Rovers, mais aucune formation de Londres ni de Manchester. Le stade a beaucoup évolué depuis, mais Burnley jouait déjà à Turf Moor. Dans les entrailles de l'une des plus anciennes enceintes du pays encore utilisées, Shaun Borman montre des programmes de match arrachés au XIXe siècle, de vieux trophées, des maillots qui feraient fureur dans les boutiques vintage. Ici, l’histoire compte, parce que le passé est plus glorieux que le présent. Elle rappelle qu’il est possible, dans une petite ville, de réaliser de grandes choses. Elle ravive la fierté locale.

Le coton et le charbon

«I’m the proud mayor of Proudsville», a lancé Charlie Briggs lors de son intronisation. Le «fier maire de Fièreville» n’a pas complètement inventé la formule mais a détourné une célèbre déclaration du manager Sean Dyche. Ce n’est pas du tout un hasard. D’abord, cet élégant gentleman a passé sa vie à soutenir les Clarets et ne manque pas un match à Turf Moor. Ensuite, il est persuadé que le destin du club de football est lié à celui de sa ville. Soignez l’un et vous ferez du bien à l’autre.

«La Premier League fait venir à Burnley beaucoup de gens qui n’y passeraient pas sinon, souligne l’homme, dans son bureau du beau bâtiment de l’administration communale. Evoluer en première division remet notre ville sur la carte de l’Angleterre.»

Monsieur le maire parle avec passion de la bourgade où il est né, qu’il a toujours refusé de quitter lorsque des opportunités professionnelles se présentaient à l’étranger et qui a souvent dû se réinventer pour exister. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’industrie du coton faisait travailler tous les habitants. Puis ce furent les mines de charbon. Aujourd’hui, le tissu économique s’est diversifié jusque dans les nouvelles technologies et les études supérieures, mais Burnley demeure une cité ouvrière où, pour nombre de working poor, le match de football du week-end reste la seule distraction abordable.

«En matière de services rendus à la communauté, notre club est l’un des meilleurs du pays, se réjouit Charlie Briggs. Il tient une sorte de supermarché où les gens dans le besoin peuvent aller s’approvisionner, en partie gratuitement. A Noël, il organise une grande fête pour les personnes seules. Et il y a de nombreuses autres initiatives pour créer du lien social.» De manière plus générale, quand le Burnley FC gagne, le réveil est un peu moins pénible le lendemain matin.

Au bord du gouffre

Avec 20 000 personnes par match à domicile, le club affiche la deuxième moins bonne affluence moyenne de la Premier League après Bournemouth (10 500), mais la meilleure au prorata du nombre d’habitants de la ville (69 000). Le football réunit les gens. Turf Moor se situe en plein centre, comme l’église au milieu du village.

Ce lundi soir de novembre, les hommes de Sean Dyche accueillent Newcastle. Il ne pleut pas, donc le temps est très humide. Les supporters convergent calmement de tous les quartiers de petites maisons de briques vers le stade. Les plus jeunes et les plus bruyants se retrouvent juste à côté à la buvette du club de cricket, qui se finance en bonne partie en servant des pintes aux amateurs de ballon rond. D’autres préfèrent effectuer un détour par les échoppes des rues piétonnes qui servent de généreuses portions de frites noyées de gravy ou surmontées de filets de haddock frits.

Au Friday’s, deux couples de sexagénaires pestent au sujet des dernières performances de l’équipe, qui flirte avec la zone rouge depuis le début de la saison. Et puis, comme souvent, la discussion dérive vers le 15 mai 1987. Le Burnley FC, alors en quatrième division, doit gagner son dernier match de la saison pour ne pas tomber dans le non-league football, le football non professionnel. Que se serait-il alors passé? A chacun son avis. Beaucoup pensent que le club n’aurait pas survécu. Mais ce jour-là, Neil Grewcock et Ian Britton ont marqué, les Clarets ont gagné 2-1 contre Orient et, trente ans plus tard, ils sont à nouveau dans l’élite du football anglais. «Le travail paie toujours», conclut un homme à moustache en terminant son fish’n’chips.

Charlie Briggs nous l’avait dit: «Burnley, c’est ça. Nous devons nous battre pour exister, mais quand on y met du cœur, nous pouvons réaliser de grandes choses. Vous me dites que nous ne sommes plus un grand club? D’accord. Mais je vous réponds que si nous parvenons à rester en Premier League, si nous continuons à nous développer tout en récoltant l’argent des droits TV, nous pouvons le redevenir.» Paroles de «proud mayor of Proudsville».