Deux heures et vingt minutes à sillonner sentiers escarpés et pâturages bucoliques. C’est l’agréable effort à consentir pour rejoindre la cabane des Becs de Bosson, petit havre de paix niché à 2985 mètres d’altitude aux confins du val d’Hérens, du val d’Anniviers et du sauvage vallon de Réchy. Perché loin des villes et des foules, on en oublierait presque le Covid-19. Les pots de gel hydroalcoolique à l’entrée des lieux rappellent pourtant brusquement que les refuges de montagne n’échappent pas à la crise et aux directives de l’Office fédéral de la santé publique.

Pire, ils cristallisent une forme de promiscuité qui, au temps de la pandémie, pouvait laisser craindre le pire en matière de fréquentation estivale. Des gens allaient-ils marcher des heures pour atteindre des hébergements qui ne sont pas des modèles d’intimité et de respect de l’espace personnel? Eh bien oui: la clientèle avide de grand air devrait être suffisante pour sauver financièrement la saison d’été.

Conséquence principale de la crise sanitaire à la cabane des Becs de Bosson: une capacité d’accueil réduite. Avec plusieurs chambres séparées, les gardiens Amélie David et Eloi Turrillot ont la possibilité d’adapter le nombre de nuitées à la taille des groupes. Moins chanceux, certains nids d’altitude ne peuvent utiliser qu’un lit sur deux. D’autres ont purement et simplement fermé leurs dortoirs pour la saison.

Aux gardiens également de rendre leurs installations conformes aux normes d’hygiène, en usant de cloisons de fortune pour séparer les lits ou les tables des réfectoires. «On était terrifiés quand on a vu la liste de tout ce qu’il fallait mettre en place. C’est hyper-restrictif. Et on avait aussi peur que les gens ne respectent pas les règles, témoigne Amélie David. En fait, dès les premiers jours, les gens ont été très respectueux des consignes. Et pour nous, ce n’est finalement qu’une habitude à prendre, même si ça implique une charge de travail supplémentaire.»

Sauvées par leur buvette

Les cabanes ont toutefois l’avantage de répondre à certaines tendances apparues avec la pandémie, comme le boom de la randonnée. Sport de plein air par excellence, elle séduit de plus en plus de touristes journaliers: «Nous avons plus de clients à midi, et ils ont également tendance à consommer plus. Même ceux qui ont un pique-nique vont plus volontiers nous acheter une part de tarte ou une boisson», salue Eloi Turrillot.

Pour les cabanes qui n’ont pas ouvert leur dortoir, la restauration est même devenue l’unique source de revenu, comme au refuge de Pierredar dans le massif des Diablerets. «On part donc avec un désavantage mais on a finalement beaucoup de visiteurs de passage, plus que d’habitude, se réjouit Pierre-Henri Vallotton, président du Club de Pierredar. Même s’il est un peu tôt pour faire un bilan économique, je pense qu’on va récupérer en partie ce qu’on perd en nuitées grâce à notre buvette. On a même dû planifier un ravitaillement en urgence, car on arrivait plus rapidement que prévu au bout de nos réserves de boissons et de nourriture.»

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A plus haute altitude, les cabanes profitent moins du tourisme journalier et souffrent donc davantage. Préposé à la cabane de Bertol, juchée à 3311 mètres, Jean-Marc Schouller détaille l’équation: «On est légèrement plus visités à la journée, mais ça ne compense pas le fait qu’on soit passés de 80 à 30 lits. Le chiffre d’affaires est très largement réalisé grâce aux demi-pensions, car nous avons des conditions d’accès alpines qui nécessitent du matériel spécifique et un minium d’expérience. Mais cette année, la priorité est de rester ouverts pour assurer la continuité de la Haute Route.»

Propriété de la section neuchâteloise du Club alpin suisse, la cabane située entre Chamonix et Zermatt, au fond du val d’Arolla, a connu un printemps agité: «La gardienne à qui on louait les lieux a décidé d’arrêter en mai cette année. On a heureusement réussi à trouver en très peu de temps deux jeunes du Club alpin pour reprendre les rênes.»

A la rescousse des cabanes

Cet heureux dénouement reflète un mouvement d’entraide général qui permet aux cabanes de résister économiquement en ces temps difficiles. La cabane des Becs de Bosson a reçu l’aide de deux jeunes bénévoles, Ninon et Théo, venus spontanément proposer un coup de main pendant deux semaines. Et les touristes locaux se montrent compréhensifs: «Les gens sont beaucoup plus enclins à s’adapter, remarque son gardien. Quand on leur explique qu’on est quasiment complets les samedis jusqu’à mi-septembre, ils sont d’accord de venir un autre jour. On parvient donc à avoir du monde tout au long de la semaine.»

Le soutien financier ficelé via la plateforme #ensemble19, qui permet de verser des dons ou d’acheter des bons chez des commerçants locaux, a également été le bienvenu: «Des personnes nous ont acheté des bons d’achat pendant le confinement et sont venues les utiliser cet été. Ça nous a permis d’avoir des liquidités pour démarrer la saison.»

Les restrictions de voyage à l’étranger font aussi la part belle au tourisme helvétique, dont les cabanes de montagne grignotent une part du gâteau (maison). A la cabane des Diablerets par exemple, Paul Schoop, vice-président de la section Jaman du Club alpin suisse, accueille une clientèle qui découvre les joies de passer une nuit ou deux en altitude: «Plusieurs groupes ont profité de leur venue au Festival international du film alpin des Diablerets pour faire ensuite un tour sur les sommets et venir loger chez nous. C’est une nouvelle demande qu’on est ravis d’accueillir.» Elle pourrait se pérenniser: «Cette année, beaucoup de gens ont découvert le plaisir de randonner et de passer une nuit en cabane. Une forme de confiance s’est très certainement développée en voyant que les sentiers sont bien entretenus. Il y a donc des chances qu’ils reviennent et que ça développe un peu ce secteur!»

Constat partagé par Bruno Lüthi, chef du secteur exploitation des cabanes au Club alpin suisse: «La crise du coronavirus a permis d’ouvrir le tourisme de montagne à une part de la population beaucoup moins habituée à s’y rendre. Les cabanes ont pu toucher une autre clientèle, plus familiale.» De quoi contraster un peu avec un début d’année 2020 désastreux: le week-end d’ouverture de certaines cabanes a coïncidé avec l’annonce du semi-confinement, un hasard de calendrier malencontreux qui les a obligées à rester fermées. Il faudra cependant analyser cette bonne nouvelle en fin de saison: «La situation estivale a été bien moins catastrophique que ce que l’on envisageait, surtout comparé à la baisse de capacité des dortoirs. Il y aura néanmoins des discussions entre les sections propriétaires des cabanes et les gardiens en début d’automne pour dresser un vrai bilan.»

En attendant, Marianne et Frank profitent d’un bain de soleil sur la terrasse de la cabane des Becs de Bosson. Ils font partie de ces nombreux touristes qui ont fait le choix de passer quelques nuits en altitude cet été. Un séjour mère-fils qu’ils savourent en toute quiétude: «On a décidé de rester en Suisse cette année, et faire une cabane s’imposait comme une évidence. Surtout qu’on se sent plus à l’aise ici que de se serrer à la piscine.» Même si cela pique un peu plus les mollets.