Le soleil frappe de biais sur l’aire d’arrivée à Besançon, et les écarts du contre-la-montre tombent comme une douche froide. Crédité d’un retard de 1’ 02” au premier pointage (16,5 km) sur le maillot jaune Bradley Wiggins, qui décrochera la première victoire de sa carrière sur le Tour, Cadel Evans s’achemine vers une petite éternité de 1’ 43” concédée au Britannique sur les 41,5 km imposés au départ d’Arc-et-Senans. En marge de l’arrivée, les attentions se pressent autour du bus de l’équipe BMC dans un silence recueilli. Celle des médias, celle des supporters. Car si Bradley Wiggins fait jusqu’ici table rase de la concurrence et si ce Tour de France 2012 semble trop étroit pour sa domination, Cadel Evans rassemble autour de lui les sympathies. A l’instar de ce monsieur qui agrippait par la manche son attaché de presse au départ de Belfort en hurlant: «Voilà un champion, un vrai!» alors que l’Australien, vainqueur de l’édition 2011, avait posé, allègre, pour des photos avec des bébés sur les bras, des enfants, et puis tous ceux qui étaient là, finalement.

Une cuirasse lustrée

Il est un peu plus de 5 heures hier lorsque, derrière un hangar, l’entourage de l’équipe BMC attend que le premier contre-la-montre du Tour 2012 et son parcours pour spécialistes s’achèvent. Et que la journée se close, car Cadel Evans, pourtant à l’aise dans cet exercice, devient le grand perdant de l’étape.

Face au bus BMC, les coureurs du Team Sky de Bradley Wiggins, descendus de vélos, remontent les uns après les autres sur selle pour pédaler sur des rouleaux, avec une rigueur de garde-à-vous. Porte fermée, noir sur noir, le véhicule du Team Sky est une cuirasse lustrée. Chez BMC, l’entrée restera ouverte, offerte aux regards comme le sera le soir le revers subi. A l’arrière du véhicule, en toute discrétion, une jeune femme penche ses cheveux blonds sur un bébé dans une poussette. Chiara, la femme de Cadel Evans. Devant l’impatience de leur fils, elle se mettra à chanter, et le monde tournera en ritournelles, quelque part ailleurs, sous les regards de journalistes incrédules. Manager de l’équipe, Jim Ochovicz s’est lui aussi incliné vers la poussette, relayé par des gazouillis. Le Tour de France se mue en arrière-fond, la scène sportive et son lot d’apparitions cadrées ressemblent à un bijou de pacotille.

Cadel Evans apparaîtra plus tard, bien plus tard, une fois sorti du contrôle antidopage. Les jambes lourdes, voûté, il porte le poids de son âge et d’une journée saturée. Le campement BMC est une foire d’empoigne médiatique sous haute tension, sous la chape de délais rédactionnels qui n’attendent pas. Mais Cadel Evans, tout sourire, s’est abstrait du Tour, déployant un bonheur familial sans forfanterie. Installé sur un vélo fixe, il fera tourner les jambes mollement, consultera sur la tablette numérique que lui tend son directeur sportif les écarts du jour – deuxième au général, il pointe désormais à 1’ 53” de Bradley Wiggins –, et articulera, détendu – en apparence? – quelques commentaires à la presse. S’était-il attendu à de tels écarts? «Pas vraiment. Je n’ai pas fait mon meilleur contre-la-montre, mais il n’était pas mauvais. Le Team Sky est très, très, très fort. Bradley Wiggins a réalisé un chrono exceptionnel.»

Le bonheur de rire

Le ton relaie en substance celui qu’affichait plus tôt John Lelangue, dans une décontraction qu’on ne savait pas sur quel compte porter, entre la nécessité de garder la tête haute et une résignation très perceptible sur ce Tour dans le peloton, face à l’armada britannique. «Nous perdons du temps, mais il reste deux semaines», affirmait le directeur sportif. «Il faudra essayer de reprendre du temps à chaque occasion. De toute façon, là, il n’y a plus d’autres solutions que de passer à l’offensive. Et il n’y a pas que les Alpes et les Pyrénées, il y a plein de journées qui paraissent tranquilles mais qui ne le seront pas forcément.» Mais à quel constat faisait-il allusion en déclarant quant au contre-la-montre: «On est restés dans les temps de passage qu’on s’était fixés. D’autres étaient meilleurs, on a été battus sûrement par plus forts aujourd’hui»? Les caméras de télévision une fois éteintes, en finissant de se dérouiller les jambes à pédaler sur des rouleaux, Cadel Evans a goûté le bonheur de rire avec son fils. Comme si le Tour avait fini de tourner. Champion de France du chrono, Sylvain Chavanel avait «hâte de voir la condition de Cadel Evans. J’espère que ce chrono ne va pas écraser le reste du Tour de France». Une espérance qui se réduit.