Lorsque, à 0-1 dans le troisième set, Rafael Nadal a fait appel au kinésithérapeute afin de masser son genou et sa cuisse droits endoloris, chacun a su qu’il se passait quelque chose de grave, que ce quart de finale vedette entre le No 2 et le No 5 (l’Ecossais Andy Murray) n’irait pas au bout de la nuit. Les 15000 spectateurs de la Rod Laver Arena espéraient, voulaient revivre le palpitant 16e de finale d’il y a trois ans, résolu en cinq manches, et en faveur de Nadal, entre les deux mêmes compétiteurs. Les blessures réveillées du champion de Majorque n’auront pas permis un tel déroulement.

6-3 7-6 (7/2) 3-0 abandon, 2h30’ de jeu malgré tout, Murray aura acquis à bon marché le droit de croiser le fer, jeudi soir, avec l’étonnant demi-finaliste croate Marin Cilic.

La réponse sur l’état de santé réel de Nadal est ainsi tombée, abruptement. L’Espagnol n’a pas encore récupéré des sérieux bobos qui ont perturbé la seconde moitié de sa saison 2009, qu’il avait entamée en remportant cet Open d’Australie face à Roger Federer, dont personne n’a oublié les larmes de dépit.

Après, ce fut la galère. Sortie prématurée à Roland-Garros par le sensationnel Robin Söderling, forfait à Wimbledon, neuf semaines d’absence, perte de son sceptre de No 1, retour à l’US Open pour un parcours correct – défaite en demi-finale face au futur gagnant, Juan Martin Del Potro – mais rebelote négative au Masters de Londres devant Söderling. Enfin, contraint de laisser la victoire à Murray, ici à Melbourne.

On a souvent dit, et lu, que le divorce de ses parents Sebastian et Ana Maria – Rafael entendait les réconcilier tout en soutenant sa sœur cadette Maria Isabel –, l’avait ébranlé autant que ses vicissitudes physiques. «Le vrai problème, ce sont mes genoux», lâchera-t-il, histoire de couper court à la rumeur. «Le divorce n’a pas aidé, bien sûr, mais on s’y fait. Je suis humain, il s’agit d’une situation difficile, cependant sans incidence sur mes blessures.»

Ses blessures, justement, Rafael Nadal admet les avoir mal gérées, en n’épargnant pas son entourage, sans pourtant nommer son oncle et coach, Toni Nadal. Lors d’une longue interview-confession diffusée par la chaîne de télévision ibérique TVE1, Rafa se lâchait: «Il y a eu plusieurs mois de douleurs. J’ai commencé à avoir mal au genou droit, mais j’ai enlevé les pansements et chacun croyait que tout allait bien. Le problème s’est alors déplacé sur le haut de la rotule. Quand tout a commencé à se détériorer, ils m’ont mis des patches antidouleur. A Roland-Garros, j’ai joué chaque jour sous infiltrations. J’étais cassé.»

Vient alors l’inévitable interrogation: pourquoi un médecin, un physio, un coach n’a-t-il pas pu dire «stop»? Le gaucher de Manacor prend sur lui: «Tout cela est entièrement de ma faute. Je suis mon propre chef et je décide. J’ai évalué la situation de manière totalement erronée, je ne savais pas quand ni comment arrêter. A Paris, je n’étais pas bien, ni dans ma tête, ni dans mon corps. En fin de compte, j’ai choisi de tout stopper et de récupérer. Car il arrive un moment où vous perdez espoir, où vous n’avez plus d’énergie, où vous sentez que vous aller vous détruire.»

Propos bouleversants. Avec, au fond, ce doute lancinant: vu le tennis très combatif de Nadal, composé de lifts invraisemblables, de «balayages» de sa moitié de court qui ne le sont pas moins, n’est-il pas, déjà, trop tard? A 23 printemps, cet authentique guerrier a-t-il tiré sur son organisme au point de tutoyer le non-retour?

A l’intérieur d’un auditorium de presse où l’on refusait du monde, sur le coup de 23h30, l’inéluctable fut évoqué. «Je suis triste de partir comme cela», avoua Nadal, un mauvais rictus en coin. «Je n’ai jamais pu mettre de l’intensité dans ce match. Durant le tie-break du deuxième set, j’ai senti mon genou droit lâcher sur un faux mouvement. Bon, j’espère être à nouveau fit pour le Masters 1000 d’Indian Wells.»

Paroles qui transpirent le mal-être. Impossible à juger sur ce duel inachevé – on aura néanmoins remarqué son service performant et son revers décroisé perforant – Andy Murray s’est abstenu, avec une classe «very british», du moindre propos triomphaliste. Le grandiose feu d’artifice qui interrompit la rencontre dix minutes durant, en l’honneur de la Fête nationale australienne – 26 janvier 1788, création de la première colonie britannique sous la forme… d’un bagne à Sydney Cove –, ne restera pas dans la mémoire des deux hommes. Même le vainqueur avait l’air dépité.