Le Camel Trophy est mort, vive le Camel Trophy! La légendaire expédition qui réunissait des aventuriers d'une vingtaine de pays et s'enfonçait chaque année dans la jungle de quelque région perdue de notre planète a désormais fait peau neuve et cédé la place à une véritable compétition sportive. Corollaire de cette mutation: les baroudeurs d'antan ont rajeuni et sont aujourd'hui de véritables athlètes à même de répondre aux exigences – plutôt élevées d'ailleurs – de ce Camel Trophy nouveau.

Finis les convois des éditions précédentes qui affrontaient groupés les difficultés souvent redoutables des terrains traversés. Le Chili et l'Argentine, qui accueillent ce mois-ci l'épreuve 1998, découvrent avant tout des équipages indépendants qui se battent seuls contre eux-mêmes et contre les éléments en choisissant l'itinéraire qui leur paraît le plus séduisant.

Mercredi passé, ils étaient 20 véhicules à quitter ainsi Santiago du Chili au petit matin, avec comme objectif de rallier, à 600 kilomètres au sud, la petite ville de Pucon au plus tard dimanche soir à 20 heures, en récoltant sur le trajet le plus de points possibles lors d'épreuves de conduite, de navigation, de VTT, de ski ou encore de kayak. Une première étape test, tant pour les organisateurs que pour les concurrents puisque personne n'avait encore eu l'occasion de vivre à l'échelle réelle les changements programmés cette année. Ces changements, pour l'heure, profitent aux Sud-Africains qui ont engrangé le maximum de points durant cette étape.

Frédéric Kohli et Hans-Peter Rieder, les deux Suisses engagés sur ce Camel Trophy 1998 entre Santiago du Chili et Ushuaïa, pointent pour l'instant en onzième position au général. Ils ont déjà vu leur compteur kilométrique augmenter de plus de 1900 kilomètres. En cinq jours! Sans compter les 150 kilomètres supplémentaires effectués à skis, en kayak ou en VTT à chaque fois dans des régions spectaculaires, qu'elles soient sur la côte pacifique ou dans la cordillère des Andes.

Des paysages magnifiques que les compétiteurs traversent souvent en trombe du petit matin jusqu'à tard dans la nuit: la journée commence en effet souvent dès 5 h 30 ou 6 heures le matin pour se terminer dix-huit heures plus tard. Entre deux, Frédéric et Hans-Peter auront rangé leur matériel de camping, bu leur café, ingurgité quelques portions pantagruéliques de birchermüesli importé pour l'occasion, descendu une rivière en kayak, les pentes d'un volcan skis aux pieds ou encore enfourché leurs mountain bikes pour parcourir des sentiers de montagne.

Frustration et plaisir

Ils se seront également perdus plus d'une fois sur les chemins chiliens, puis retrouvés grâce à la gentillesse et à la patience de quelque âme compatissante qui aura réussi, signes aidant, à comprendre les préoccupations géographiques de nos deux «trophymen» suisses. La nuit les verra quelquefois monter leurs tentes, improviser un feu et dormir à la belle étoile ou chercher un petit hôtel afin de pouvoir se reposer au chaud et à l'abri. Une solution qui vraisemblablement s'imposera de plus en plus souvent en descendant vers le sud et des températures qui n'ont rien d'estival.

Devant un chemin fraîchement enneigé et qui après plusieurs vaines tentatives se révèle infranchissable, la frustration prendra quelquefois le pas sur le plaisir, mais ce sera alors pour mieux savourer la beauté des régions dans lesquelles les concurrents du Camel Trophy évoluent.

Il se produira alors quelque chose de difficilement explicable, comme si tout à coup cet instant de dépit et de fatigue les rendait plus humain et plus à même de pleinement goûter aux privilèges de leur situation. C'est dans ces moments que Frédéric Kohli laisse échapper: «On nous laisse une voiture, des équipements de sport, un peu d'argent et on nous demande de nous balader dans des régions exceptionnelles. Que peut-on demander de plus?» Rien, vraisemblablement.

Pourtant, le lendemain, même dans 20 ou 30 centimètres de neige fraîche, comme c'est le cas depuis deux jours en Patagonie, tant Hans-Peter que Frédéric afficheront leur traditionnel sourire carnassier et leur regard déterminé, motivés comme au premier jour afin de donner le meilleur d'eux-mêmes et de récolter le maximum de points. La course reprend ses droits.