Des manifestations éclair éteintes avec canons à eau, matraques et gaz lacrymogène dans les rues de Douala. Des scènes similaires à Yaoundé, la capitale, à l’intérieur du pays. En tout, plus de 500 personnes arrêtées. Il y a un an déjà, au Cameroun, l’opposition protestait contre la décision du gouvernement d’organiser des élections régionales sans modifier le Code électoral; demandait l’apaisement de la crise anglophone et exigeait des explications quant aux fonds alloués à l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations.

La compétition continentale de football, qui se tient de ce dimanche 9 janvier jusqu’au 6 février, est un enjeu politique majeur. Si le Cameroun est une grande nation du football du continent, cinq fois vainqueur de l’épreuve, il ne l’a organisée qu’une fois. Du temps du premier président du pays, Ahmadou Ahidjo, en 1972. Cinquante ans plus tard, l’anomalie sera finalement réparée, après l’organisation avortée de 2019, pour cause de retards dans les travaux.

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Cette fois, les stades sont prêts, de justesse. Le plus grand d’entre eux, un écrin de 60 000 places, a été baptisé stade Paul Biya, du nom du président de la République âgé de 88 ans, qui veut faire de la compétition un moment majeur de ses quarante années de règne. Mais sa construction, dans la ville d’Olembé, a coûté plus de 250 millions d’euros, et les dépenses liées aux infrastructures cristallisent les critiques de l’opposition.

Du simple au triple

«Dans le cadre de l’exercice budgétaire 2021, le président a signé une autorisation d’emprunt de 50 milliards [de francs CFA] pour terminer le stade d’Olembé. Cela signifie que 3000 milliards [plus de 4,5 milliards d’euros] avaient déjà été dépensés pour on ne sait quoi et même avec ces 50 milliards le stade n’est pas achevé», disait le deuxième de l’élection présidentielle de 2018, Maurice Kamto, au Monde Afrique en octobre.

Les retards répétés dans la construction du stade Paul Biya, où l’Etat a changé plusieurs fois de prestataire pendant les travaux, seraient moins dus à l’efficacité des coups de pelleteuses qu’à des sommes promises et non arrivées. «Le stade d’Olembé, à cause probablement des détournements, a coûté le triple de ce qu’il aurait dû, regrette Vincent-Sosthène Fouda, politologue, et candidat à la présidentielle en 2011. La corruption est une réalité malheureuse mais profondément ancrée au Cameroun.»

Au-delà de ce cas symbolique, les six stades qui accueilleront la compétition soulèvent bien des questions. Dans une étude, l’économiste gabonais Mays Mouissi a planché sur les coûts de différents stades construits en Afrique ces dernières années. La comparaison est accablante pour le Cameroun: un stade de 60 000 places a coûté 18 milliards de francs CFA au Mali (stade du 26 Mars de Bamako), 50 milliards de francs CFA à Abidjan (stade d’Ebimpé) ou 51 milliards de francs CFA en Tunisie (stade olympique de Radès), contre 163 milliards de francs CFA à Olembé et 150 milliards de francs CFA à Douala (stade de Japoma).

Des stars en renfort

Même si cette étude ne prend pas en compte les coûts spécifiques (diversité des matériaux, fiscalité, coût du travail), ces sommes allant du simple au triple interrogent. «Les projets d’infrastructures qui s’étendent sur de longues périodes coûtent cher, explique Mays Mouissi. Au Cameroun, les nombreux retards ont aggravé les coûts.»

Pour rassurer sur ces travaux traînants, le pouvoir Biya a dépêché cet automne d’anciennes gloires des Lions indomptables comme Samuel Eto’o, Roger Milla, Joseph-Antoine Bell, Geremi Njitap, auxquels s’ajoutaient l’ancien attaquant sénégalais El-Hadji Diouf, mais aussi le journaliste français Philippe Doucet.

L’ancien buteur du PSG Patrick Mboma était également de ces inspecteurs des travaux finis.
Il corrige: «Ce n’était pas une visite d’inspection, mais d’information. Le gouvernement a
organisé cette visite qui se voulait médiatique pour qu’on puisse témoigner de ce qu’il y avait à voir. Et j’ai vu de très belles choses. Peut-être que les abords du stade d’Olembé ne sont pas parfaits, mais ce stade de niveau mondial sera prêt.» A-t-il été rémunéré pour «voir»? «Joker! Je ne réponds pas à une question si elle n’engage pas que moi.» Il regrette toutefois «les surfacturations des stades, qui sont un problème connu».

Contexte social compliqué

Si les stades devraient être à la hauteur de l’événement, la CAN 2022 sera aussi un exercice de rassemblement des foules au gré du parcours des Lions, alors qu’un conflit déchire le nord-ouest et le sud-ouest du Cameroun, deux régions anglophones, où des séparatistes font face à l’armée depuis 2017. Dos à cette guerre, la compétition pourrait servir à unifier le pays. «Un moment de cohésion nationale, voilà l’impact positif que je vois, affirme Mays Mouissi. Si l’épreuve a été d’abord un centre de coût, ce type de manifestation est importante pour consolider l’unité du pays et le patriotisme de ses citoyens.»

«La CAN va permettre aux Camerounais de se brasser. Et avec ce format à 24 équipes, des villes comme Bafoussam, Limbé ou Garoua, qui ne sont pas habituées à recevoir de grands matchs, vont participer à la fierté nationale», appuie Vincent-Sosthène Fouda.

Mais que deviendront dans un mois, au terme de la compétition, ces stades de 60 000 ou 50 000 places construits ou rénovés pour des milliards de francs CFA? «J’ai compris rapidement que les dirigeants avaient pensé à faire les choses mais qu’ils n’ont pas pensé à l’après, confie Patrick Mboma. Même en faisant des équipes les plus populaires du pays des clubs résidents, les stades ne seront pas remplis au tiers… Si c’est au dixième, j’applaudirai. Il aurait fallu penser à l’utilisation et à l’entretien. Certaines dépenses n’ont pas été très intelligentes.»

Pas de linge aux balcons

En cela, cette Coupe d’Afrique des nations camerounaise est comparable aux deux grands événements polémiques de l’année 2022, les Jeux olympiques d’hiver à Pékin et la Coupe du monde de football au Qatar. «Ils posent une question géopolitique qui impose des réponses économiques et sociales. Et leur médiatisation met la lumière sur ces questionnements», résume Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Université de Lausanne.

En attendant et avant de s’exprimer sur le pré, le Cameroun s’est déjà approprié la compétition. Comme symbole de retombées économiques et de lendemains chantants pour les uns. Comme une exacerbation de la mauvaise gestion du pays pour les autres.

Pour l’entourage du président Biya, les transformations ont vraiment eu lieu, et les retombées de la compétition le confirmeront ou non. «La CAN apparaît comme une activité de souveraineté, de rayonnement international et de prestige de l’Etat camerounais, confiait Narcisse Mouelle Kombi, ministre des Sports, à l’AFP cet été. Elle induit une formidable opportunité pour l’aménagement du territoire, en termes d’infrastructures sportives, routières, hospitalières.»

La population est invitée à participer. Fin juin dernier, Luc Messi Atangana, maire de Yaoundé et membre du parti au pouvoir, a interdit le séchage de linge sur les balcons des immeubles et des maisons attenants à tous les axes routiers de la ville. Et il a demandé aux habitants de peindre leur façade en jaune ocre ou en blanc avant le 30 octobre. Une transformation de la ville façon Potemkine. «Les choses peuvent pourrir à l’intérieur, mais lui veut maquiller les maisons pour mieux accueillir la compétition», rit jaune Vincent-Sosthène Fouda.