Ils ont marqué des buts, gagné des titres et fait vibrer la foule. Mais un jour, les projecteurs s'éteignent et la vie continue. Et si la reconversion était le plus grand des défis pour un(e) athlète?

Episodes précédents:

La pluie ruisselle sur les vitres de l’hôtel Kurhaus d’Arolla. Sans regarder par la fenêtre, Camille Bournissen vous interroge: «Est-ce qu’on voit le Mont-Collon?» Non. «Et l’aiguille de la Tsa?» Non plus. Il observe juste la brume s’épaissir entre les mélèzes. «Il faut attendre encore un peu pour sortir, c’est en train de se lever.» Le guide de 81 ans roule les r et sait de quoi il parle. Il y a cinquante ans, assis au bord de ces mêmes fenêtres, alors que les clients buvaient le thé, il suivait déjà du regard les allées et venues des nuages au fond de cette vallée en attendant l’éclaircie.

Il est sorti, peu avant, de sa voiture en s’appuyant sur deux bâtons de ski. «Je pourrais m’en passer, mais ils me permettent de marcher plus élégamment.» En 1969, sur les images tirées des archives de la RTS, c’était un piolet qu’il tenait entre ses larges mains. Alors qu’il arpentait les flancs de la Dent-Blanche, le guide décrivait son métier aux téléspectateurs. Une profession qui consiste selon lui, avant tout, à amener la sécurité nécessaire à la progression de son client. «Devenir guide s’est présenté à moi comme une évidence», confie-t-il.

La charge de la responsabilité endossée

Cette destinée semble être inscrite dans les gènes de la famille Bournissen. Mais vouer sa vie à la montagne est un choix risqué qui peut mener à des drames. «J’essaie d’écrire notre histoire aujourd’hui, mais je ne suis pas un homme de lettres», regrette-t-il. Avec passion donc, il la raconte.

Camille naît en 1938 à Hérémence. Il hérite du nom de son oncle, guide, décédé quelques mois plus tôt, s'étant énuqué à la suite d'une chute dans une crevasse au col du Théodule. Onze ans plus tard, il apprend ce que c’est que de ne plus jamais pouvoir revoir un être aimé. Son père ne reviendra plus du Mont-Collon sur lequel il a chuté. «Notre vie a changé. Maman a oublié sa vie pour nous élever. En tant qu’aîné d’une fratrie de cinq, j’ai eu l’impression de devoir endosser la responsabilité de la famille. Cette charge ne m’a jamais quitté. Elle a déteint sur ma façon d’être guide et maintenant encore elle se manifeste: je me sens toujours responsable de ce qui peut se passer.» Il répète alors son mot d’ordre: anticiper, anticiper, anticiper.

Il tient à préciser: «Je ne suis pas un alpiniste. Je suis un guide.» Quelle est la différence? «Guide est un métier d’aventures. Pas un métier d’aventurier.» Il évoque alors la conquête des Alpes faite par ces grands alpinistes dont les noms baptisent les faces et les arêtes de nos montagnes. «Aux côtés de chaque héros se tenait un guide.» Il énumère alors: «Jacques Balmat et le docteur Paccard au Mont-Blanc; les Taugwalder père et fils avec Whymper au Cervin; mon grand-père Jean-Michel Bournissen avec Alex Stuart Jenkins au Mont-Blanc de Cheilon.» Des hommes présents pour réaliser les rêves des autres.

Mais lui, lorsqu’il a gravi la face nord de la Dent-Blanche en solitaire en hiver 1968, le faisait-il en tant que guide ou alpiniste? Il s’interrompt. «Il y avait toujours une compétition. L’exploration des Alpes était finie, mais l’envie de se mesurer à quelque chose qui allait être difficile subsistait.» C’était un appel profond: «Pour se sentir vivant, il faut parfois engager ce qu’il y a de plus précieux. La vie par exemple.»

En 1965, Walter Bonatti avait résolu le problème de la face nord du Cervin en hiver. Trois ans plus tard, en février, Camille Bournissen a naturellement jeté son dévolu sur la pyramide qui règne sur le fond de sa vallée. «Celle-là, je voulais la faire, moi», se souvient-il. Une chute de pierre ou de glace, il ne se rappelle plus, le contraint à rebrousser chemin la première fois. Il doit sa survie à un piton placé plus bas. «Certains commentateurs m’ont traité de criminel car j’avais déjà trois enfants à l’époque», sourit-il. La deuxième tentative est la bonne. A 30 ans, le guide est le premier homme à gravir cette face obscure en hiver.

Rêves d’enfant

Cet exploit qui a créé l’émoi médiatique de l’époque ne semble pas lui importer autant que la transmission de son savoir de guide. Il a enseigné en Suisse. Et au Pérou, le pays qui a conquis son cœur par la beauté de ses parois de glace vertigineuses et étincelantes, il a créé le premier centre de formation des guides sud-américains. Il est aussi à l’origine de la Patrouille des glaciers qu’il a fait renaître dans une forme ouverte à tous en 1984. Avait-il une volonté de démocratiser la montagne? «De la sécuriser pour permettre à la course de se dérouler, oui», répond-il.

Il sort alors de son sac un journal montrant en une une photo de la longue file d’alpinistes qui gravissaient l’Everest ce printemps. En pointant l’image du doigt, il regrette. «L’ascension du Toit du Monde est considérée aujourd’hui comme un voyage. Il semblerait que de nos jours, on veuille tout de suite exécuter quelque chose d’immense en omettant les étapes nécessaires.»

Ses yeux plongent dans le vide et, lentement, comme si chaque mot devait être sculpté avant d’être prononcé, il poursuit: «Tout le monde voudrait vivre au sommet des montagnes. Mais ce qui est important, c’est la manière dont on les gravit. Le sport ne vaut que ce que vaut l’homme qui le pratique.» Camille Bournissen lève les yeux d’un air grave. «Le Mont-Collon s’est découvert. Nous pouvons sortir.»