Sport-étude

Candidatures olympiques, communication et démocratie

Los Angeles et Paris sont les deux seules villes candidates à l’organisation des Jeux olympiques 2024. Inédite depuis les années 70, une telle défiance doit pousser le CIO à s’interroger, estime l’historien du sport Patrick Clastres

Depuis quelques jours, la pression monte entre Los Angeles et Paris pour savoir laquelle de ces deux villes obtiendra l’organisation des jeux olympiques d’été 2024. Jeudi 30 mars, à Lausanne, le Suisse Patrick Baumann rendait un premier verdict au nom de la commission d’évaluation du Comité international olympique (CIO): les deux dossiers sont jugés créatifs et prometteurs en termes d’héritage post-olympique. La veille, toutefois, depuis Londres, Michael Payne se montrait beaucoup moins enthousiaste: «Le CIO affronte une véritable tempête, le processus de candidature est devenu toxique.» Et de rappeler que Hambourg, Rome et Budapest ont abandonné la compétition en cours de route, mais aussi que Cracovie, Munich et Davos ont fait défection pour les jeux d’hiver 2022, laissant face à face seulement Pékin et Almaty.

Pour cet ancien directeur marketing du CIO, les dirigeants politiques et sportifs n’ont pas fait le job. Ils ont irrémédiablement perdu la bataille de la communication face aux réseaux sociaux. Ils ont été incapables d’expliquer que le coût des infrastructures ne doit pas être inclus dans le coût des Jeux. Michael Payne n’est assurément pas de ceux qui imaginent attendre des jours meilleurs en attribuant le 13 septembre prochain à la fois les Jeux d’été 2024 et 2028. Il songe à un changement plus radical, mais, en bon consultant, il ne veut pas en dire davantage.

Un fossé qui se creuse

La dernière fois que le CIO avait dû affronter une telle défiance, c’était dans les années 1970, lorsque seulement trois villes étaient candidates pour les Jeux de Montréal 1976, deux pour ceux de Moscou 1980, une pour ceux de Los Angeles 1984. Sous la pression des entreprises et des médias américains, qui étaient les principaux financeurs des Jeux, mais aussi de la CIA, Juan Antonio Samaranch avait alors abandonné le principe de l’amateurisme, obtenu de la Confédération helvétique un statut avantageux pour le CIO, et adopté un programme de sponsoring olympique. Si les Jeux et le CIO ont été sauvés, ce fut au prix d’une révolution marketing qui a fini par dénaturer l’idéal olympique. Les performances accrues par le dopage ont éloigné les athlètes du dimanche des championnes et des champions. Et l’écart s’est aussi creusé entre le bénévolat des «volontaires» et les bénéfices des «partenaires», entre le sacerdoce des dirigeants des petits clubs et le train de vie des dirigeants du sport international.

Le programme olympique lui-même pose problème en ce qu’il est encore largement hérité du XIXe siècle. Les vieux sports de combat (haltérophilie, lutte, boxe, escrime) et les épreuves d’athlétisme ou de natation ne font plus recette auprès de ceux qui ont adopté le mixed martial arts (MMA), le running, ou le confort des pistes vertes et des spas. Et ce ne sont pas les tweets et les likes des athlètes qui inverseront la tendance à la désaffection des jeunes générations occidentales vis-à-vis du spectacle olympique. Ni les progrès en matière de régie d’images produites simultanément sur plusieurs sites qui, depuis les Jeux d’Athènes 2004, permettent aux chaînes de télévision du monde entier de focaliser leurs retransmissions sur les champions de leurs propres pays. Miser sur la recette du nationalisme sportif pour faire revenir les spectateurs devant les écrans peut avoir des effets contre-productifs, notamment auprès des jeunesses de plain-pied dans la mondialisation.

Pas si «simples», les gens

Pareillement, il est illusoire de répondre aux interrogations du public sur le bien-fondé des candidatures olympiques en utilisant les sondages d’opinion comme procédés de communication. Dans un monde où le niveau des savoirs réflexifs s’est élevé, c’est ne pas comprendre que les simples gens peuvent être aussi bien formés que les élites qui les gouvernent. Comment peut-on révéler que 66% des Romands sont favorables à une candidature pour les Jeux d’hiver 2026 sans préciser le pourcentage pour les Valaisans? Par rapport aux Genevois ou aux Vaudois, ces derniers craignent, en effet, de payer le prix fort. Comment ne pas voir que, si 54% des Parisiens veulent s’engager entre 2017 et 2024 en cas de victoire sur Los Angeles, c’est parce qu’ils espèrent y gagner un emploi rémunéré et non un stage comme bénévole?

Le CIO a finalement été pris à son propre piège, celui de ses valeurs. Il a bien tenté, sous la présidence de Jacques Rogge, de redéfinir l’olympisme en adoptant la formule «excellence, amitié, respect» en lieu et place de la devise originelle «plus vite, plus haut, plus fort» qui était trop liée au dépassement des limites humaines. Mais de quelle excellence s’agit-il? Que comprendre par amitié ou respect? Parce que les sociétés ont toujours besoin d’idéaux, le CIO devra clarifier son positionnement. Et, pourquoi pas, apporter sa contribution à l’invention politique de l’agora mondiale.


* Patrick Clastres est historien du sport, professeur à l’Institut des sports de l’Université de Lausanne.

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