Même s’il n’était pas sorti en fin de parcours alors qu’il menait la danse, Bode Miller n’aurait pu menacer son sacre. Tout au plus se hisser sur le podium. Samedi, rien ni personne ne pouvait priver Carlo Janka d’un triomphe en son pays. Devant 32 000 spectateurs conquis, la perle du ski suisse a subjugué la piste du Lauberhorn. Matraquant la concurrence de son insondable talent – reléguant Manuel Osborne-Paradis et Marco Buechel respectivement à 62’’ et 82’’ –, le Grison s’est adjugé la classique de Wengen à 23 ans.

Il faut remonter au succès de Peter Müller en 1980 pour retrouver une telle précocité sur cette pente qui, depuis huit ans, ne s’offrait plus qu’aux trentenaires. Mais le génie d’Obersaxen, qui récolte là sa quatrième victoire de la saison, son huitième podium, et qui prend la tête du classement général de la Coupe du monde, n’a pas fini de revisiter les canons du ski alpin.

Comme le disait un Didier Cuche laudatif, malgré la déception d’une cinquième place à trois centièmes du podium, «Carlo est déconcertant». «Aujourd’hui [samedi], il était sur un nuage», reprend le Neuchâtelois. «Il a le talent technique et le talent psychologique. Le succès et la décontraction, – l’un amenant l’autre –, font qu’il est intouchable en ce moment.»

Carlo Janka pourrait bien établir sa résidence sur les nuages. Le vétéran liechtensteinois Marco Buechel insiste: «Il a tout pour lui. C’est l’un des plus grands skieurs que j’aie jamais vu.» «Peut-être que j’ai tout ce qu’il faut», souffle l’intéressé avec ce flegme devenu marque de fabrique. «C’est difficile à dire. En ce moment, je suis en forme et je me sens bien sur mes skis. C’est la clé, pour l’instant.»

Quoi qu’il en dise, celui que Pirmin Zurbriggen désigne comme son plus probable successeur réunit, selon son encadrement et ses pairs, toutes les qualités d’un champion hors-norme.

La technique

Janka dégage une impression de fluidité qui magnifie son style. Une aisance à faire rager ses adversaires. Quand les autres se sont fait chahuter par les mouvements de terrain du Lauberhorn, lui n’a pas connu le moindre déséquilibre corporel pendant ses deux minutes et demie de course. «Il est tellement stable sur ses skis qu’il est plus compact que les autres», souligne de son œil expert Patrice Morisod, l’ancien entraîneur de Cuche et Défago. «Il met de la hauteur de jambes quand il faut. Il y a beaucoup de travail là derrière, mais aussi du talent. Cela fait un moment que je le dis, c’est le meilleur skieur du monde.»

Autre atout indéniable, ce flair qui lui permet de reconnaître très vite une piste. «Il parvient à prendre rapidement les bonnes lignes sans beaucoup réfléchir. Comme Miller», confirme Morisod. Roland Collombin, vainqueur du Lauberhorn à 22 ans, le compare lui aussi à l’Américain. «C’est la force des tout grands. Janka skie à l’instinct. Il sent tout de suite la piste et repère très vite ses lignes. Comme moi à l’époque, il n’a pas besoin de passer des heures à faire la reconnaissance.»

A Wengen, Janka avait repéré dès le début de la semaine les courbes idéales dans le Brüggli (rebaptisé Kernen S). C’est lors de ce délicat enchaînement droite-gauche dans un chemin de trois mètres de large que le Grison a «mis une pâtée à tout le monde», selon les termes de Didier Cuche. «Ce fut la clé de la course», reconnaît le jeune phénomène. «J’ai fait la différence en prenant beaucoup de vitesse.» Grâce à des trajectoires parfaites. «Elles sont parfois plus rondes que celles des autres, mais il tourne avec très peu d’angle et garde ses skis très à plat», analyse Jörg Roten, son entraîneur.

L’une des difficultés du Lauberhorn, c’est l’alternance de parties techniques et de plats. Or, Carlo Janka a beaucoup travaillé la glisse pendant l’été. Avec l’équipe et avec son équipementier. «Nous avons mis l’accent sur les longues courbes», explique Sepp Brunner, responsable du groupe dont fait partie le Grison. «L’an dernier, Carlo, qui a beaucoup appris de Daniel Albrecht, était déjà bon dans les parties techniques, mais perdait dans celles de glisse. Il a bien progressé à ce niveau-là. Grâce aussi à de nombreux tests de matériel.» Pas encore complètement à l’aise sur la glace, Janka domine la neige agressive grâce à son toucher très fin.

Le physique

Avec son mètre 85 et ses 90 kilos, Janka possède le gabarit idéal pour être à la fois stable et fluide sur ses skis. A ces mensurations athlétiques, il ajoute une condition physique irréprochable. «Dans tous les exercices, c’est le meilleur du groupe», souffle Roten. «Quand il est arrivé, il y a quatre ans, il était déjà très fit», enchaîne Brunner. «Ils l’ont bien préparé dans son club de ski d’Obersaxen, avec son coach privé. Ils ont fait de l’excellent travail quand il était jeune.»

Freiné dans sa préparation physique d’avant-saison par un virus, le Grison a désormais retrouvé toute son énergie. Mais l’encadrement de Swiss-Ski veille à ne pas l’user avant les Jeux. «Physiquement, c’est une surprise de voir la forme qu’il a au vu de son déficit d’entraînement pendant l’été», constate Martin Rüfener, le patron de l’équipe masculine. «Nous avons réussi à bien gérer ce paramètre-là avec lui en lui aménageant du repos pendant l’automne. Et maintenant, nous devons faire très attention à le préserver. Notre objectif principal est de le garder frais pour Vancouver.» Raison pour laquelle il n’a pas pris le départ du slalom dimanche.

Le mental

C’est ce qui frappe le plus les esprits. Carlo Janka est une vraie force tranquille. Un jeune homme qui ne se prend jamais la tête. Les joies et les contrariétés de l’existence semblent glisser sur lui comme ses spatules sur la neige. «Son plus grand talent? Etre capable de gagner la descente du Lauberhorn et de ne pas se lâcher dans l’aire d’arrivée», rigole Marco Buechel. «Cette capacité à contenir ses émotions est l’une de ses grandes forces.»

«Je suis comme ça», lâche-t-il. «Je ne montre pas mes émotions. Peut-être qu’à Vancouver, je me lâcherai dans l’aire d’arrivée.» Ce mental colossal lui a permis de s’imposer à domicile à 23 ans, sans se laisser impressionner par les attentes d’un public dévoué à sa cause. «La pression est toujours là, plus importante lors d’une épreuve à la maison, mais elle s’en va dès que je suis dans le portillon de départ», reconnaît le prodige. Pour Brunner, cette force est ancrée en lui: «Ses parents – et surtout son père – ont fait du bon boulot. Il est hypersolide dans sa tête. Il l’a prouvé ici et aux Mondiaux l’an dernier.» De bon augure pour les Jeux olympiques.