Football

Carlos Naval, mémoire discrète du Barça

Il est l’un de ces irremplaçables anonymes qui font vivre les clubs, petits ou grands. Le sien est très grand: Carlos Naval travaille pour le Barça depuis 1972. Il y a côtoyé Cruyff, Guardiola, Messi et remporté cinq Ligues des champions. En toute discrétion

Le Barcelonais le plus titré de l’histoire (et encore en activité) n’est pas celui qu’on croit. Il ne s’agit pas de Lionel Messi, 33 titres sous la tunique blaugrana, mais de Carlos Naval, qui a participé à la conquête de 52 trophées sur les trois dernières décennies. Délégué de l’équipe professionnelle du FC Barcelone depuis 1987, il est le seul membre du club à avoir pris part aux cinq victoires en Ligue des champions. En plus de 2200 matchs sur le banc, il a aussi vu le Barça soulever 15 Ligas, 10 Coupes du roi, 12 Supercoupes d’Espagne, 2 Coupes des coupes, 5 Supercoupes d’Europe et 3 Championnats du monde des clubs.

L’allure débonnaire de ce sympathique sexagénaire vous est sans doute familière: il s’assoit toujours près de l’entraîneur, annonce les changements au quatrième arbitre, encourage les remplaçants, réconforte les remplacés et félicite tout le monde au coup de sifflet final. On le repère sur toutes les photos de célébration de titres, en compagnie des joueurs et du staff technique.

Jamais au centre, toujours sur un côté. «Je suis arrivé au club en 1972 pour m’occuper des alevines [équivalent des M11], qui n’existaient pas jusqu’alors, se remémore Carlos Naval, 18 ans à l’époque. En 1978, je suis parti faire mon service militaire obligatoire. A mon retour j’ai travaillé dans une entreprise métallurgique, puis le club m’a rappelé un an plus tard pour que je m’occupe de l’administration des différentes catégories de jeunes.»

Une nuit avec la Coupe d’Europe dans sa chambre d’hôtel

Lorsqu’il rejoint l’équipe première au cours de la saison 1986-1987, Gary Lineker, Andoni Zubizarreta, Migueli et Urruti sont les stars du vestiaire. «Ils me disaient: «Gamin, ramène-moi ceci, ramène-moi cela», je faisais des pieds et des mains pour leur trouver ce qu’ils me demandaient.» Le 4 mai 1988, Johan Cruyff est nommé à la tête de l’équipe. Carlos Naval ne sait pas encore mais il s’apprête à vivre une fabuleuse épopée. «L’équipe était quasiment imbattable et forçait l’admiration de toute l’Europe, note le délégué. Mais ce que je retiens surtout, c’est que nous étions une famille très unie. Et pourtant il y avait de sacrés caractères, les Koeman, Laudrup, Stoitchkov, Bakero, Amor, Ferrer, Sergi… Mais quand il fallait gagner, tout le monde répondait présent.»

La Dream Team va conquérir la toute première Coupe d’Europe des clubs champions de l’histoire du Barça en 1992 à Wembley. Mais une fois la victoire (et quelques flûtes de champagne) consommée(s) dans la banlieue de Londres, le graal tant désiré est délaissé. «Nous avions réservé une salle pour fêter le titre, raconte Carlos Naval. Au fur et à mesure, les joueurs et leurs familles, les membres du staff et les dirigeants sont allés se coucher et j’ai vu que la coupe était là, posée sur une table. Je me suis dit que je n’allais pas la laisser comme ça, je l’ai donc montée dans ma chambre, je l’ai posée sur le canapé, je suis retourné boire quelques bières, avant de remonter.»

Plus que de la finale face à la Sampdoria de Gênes (1-0), le premier culé [supporter du Barça] à avoir dormi avec la Coupe d’Europe se souvient surtout du huitième de finale retour épique face à Kaiserslautern, à l’automne 1991, où le Barça est au bord de l’élimination (mené 0-3 après avoir gagné 2-0 à l’aller). Sans le but de José Mari Bakero à la dernière minute, la formation de Cruyff n’aurait pas vu le printemps européen et le club blaugrana ne serait sans doute pas ce qu’il est aujourd’hui.

«On s’est créé une carapace pour se protéger de toute pression extérieure»

Vingt ans après le Hollandais, son disciple Pep Guardiola vient s’asseoir sur le banc pour une seconde razzia blaugrana. Tout se joue encore une fois sur un but miraculeux, en toute fin de match, lorsque Andrés Iniesta propulse le cuir au fond des filets de Petr Cech, le portier de Chelsea, à Stamford Bridge, le 6 mai 2009 (1-1). «Tout le monde s’est précipité vers le point de corner pour sauter sur Andrés et je me suis retrouvé tout seul sur le banc. Pourquoi j’allais courir si après il fallait revenir? plaisante Naval. Après, Pep n’arrêtait pas de me répéter: «Il faut faire un changement.» Je n’ai donc pas eu le temps de savourer.»

«N’importe qui rêverait de travailler au Barça, mais quand vous y êtes, c’est comme si vous étiez dans l’œil du cyclone, que les résultats soient bons ou non, relève le super-intendant. Tout le monde nous attend au tournant pour nous critiquer. Mais heureusement, on s’est créé une carapace pour se protéger de toute pression extérieure.»

Quel grand bouleversement a-t-il observé au cours de ces trente-deux dernières années? «Surtout la peinture sur les murs, se marre Naval. Je dirais la technologie, comme dans tous les autres domaines: on sait désormais combien chaque joueur a couru ou quelle quantité de graisses il a brûlé durant un match, mais l’essence du football a peu changé. Il faut toujours mettre des buts et éviter d’en prendre pour gagner. Sinon, avant nous passions par le même terminal que les gens et nous prenions des vols réguliers, désormais on passe par une autre entrée et on prend des charters. On n’est rarement plus de vingt-quatre heures loin de chez nous.»

Xavi, Iniesta et les rétroviseurs

Carlos Naval se souvient particulièrement de «quatre phénomènes» brésiliens. «Romario était capable de changer le cours d’un match sur une action, Ronaldo n’est resté qu’une saison (1996-1997), mais il nous a aidés à soulever la Coupe des coupes avec son explosivité. Rivaldo était un joueur plus académique, qui orientait le jeu, il ne fallait pas lui demander de faire un sprint de cinquante mètres. Ronaldinho, lui, avait un peu tout ça et sa joie de vivre sur le terrain, qu’il transmettait à ses coéquipiers et au public.»

On le lance sur la paire «made in La Masia» Xavi-Iniesta, qui a propulsé le club dans une autre dimension, aux côtés d’un extraterrestre venu d’Amérique du Sud. «Ce sont des dompteurs de ballon, ils font ce qu’ils veulent avec, ils sont hors norme. Le délégué d’une autre équipe me disait: «Je vais demander qu’on leur refuse le droit d’être alignés, car ils jouent avec des rétroviseurs!» Messi? Il sait tout faire: éliminer, marquer, faire marquer, faire jouer ses partenaires. On n’est pas près de revoir un joueur comme lui…»

Mais ce ne sont pas forcément ces magiciens qui l’ont le plus impressionné. «Evidemment ils sont exceptionnels, mais ils n’auraient rien gagné sans des guérilléros comme Carles Puyol ou les sauvetages de Victor Valdés, l’un des meilleurs portiers de l’histoire du Barça.» Mais le gardien du temple, c’est bien lui.

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