«Je jouis actuellement (lundi 15 h) de conditions extrêmement agréables. La mer est magnifique, d'un bleu très profond, alors que le soleil brille dans un ciel dégagé. Seuls quelques nuages haut perchés annoncent la grande dépression à venir, en provenance d'Amérique du Sud. Depuis une douzaine d'heures, j'ai quitté la zone anticyclonique où je suis resté bloqué durant des jours. Le bateau avance maintenant à bonne vitesse dans une forte houle, entre 12 et 13 nœuds, porté par un vent de 20 nœuds qui me permet enfin d'exploiter la surface de voile maximale, soit 400 m2 avec le grand spinaker déployé.

Dans ces conditions, j'éprouve à nouveau du plaisir à naviguer. Je me suis fait une raison: les cinq premiers concurrents nous ont distancés de manière irrémédiable. J'ai déjà un système météo de retard et tout indique que les bateaux les mieux classés devraient encore accroître leur avance. J'essaie donc de ne plus penser à mon départ catastrophique, même si, moralement, il est difficile de revoir ses objectifs à la baisse. Initialement, j'ambitionnais de jouer les premiers rôles; à présent, je dois oublier dans quel but je suis parti afin de dépasser ma frustration. Désormais, je me bats au jour le jour, sans trop me soucier des adversaires les plus avancés. En revanche, je recommence à régater avec mes concurrents directs.

Pendant plusieurs jours, je n'ai pas dormi plus de 20 minutes d'affilée. Mais ces dernières heures, j'ai pu récupérer du sommeil profond en accumulant des siestes de 40 minutes. C'était primordial, car le manque de sommeil engendre un état de stress et de déprime qui, à son tour, provoque une difficulté à s'endormir. Seul en mer, on peut rapidement tomber dans ce cercle vicieux. A présent que je suis «sous spi» (navigation avec le spinaker déployé), je fais à nouveau des siestes de 15 ou 20 minutes, au maximum. Je ne peux pas m'autoriser de dormir plus longtemps car le spinaker doit être réglé en permanence pour assurer le bon équilibre du bateau, sous peine de casse.

La première dépression, d'abord attendue pour le 30 novembre, arrivera moins vite que prévu, dans 48 heures environ, et ses vents violents (30 nœuds) devraient nous occuper pour les quatre à cinq jours à venir. Cette dépression va nous barrer la route et rallonger notre périple: il s'agira absolument de rester dans son nord. A l'approche des mers du sud, je ressens encore une certaine tension, même si, à présent, mon stress se fait plus discret. Cette appréhension résulte notamment du comportement de deux de mes voiles, qui ne s'enroulent pas très bien. Pour les avoir acquises récemment, je n'ai pas pu les tester assez efficacement. Ces voiles m'ont causé divers soucis depuis le départ. J'ai peur qu'elles ne se déchirent dans un vent violent.»