Il est mort de vieillesse, et aussi de chagrin, ce qui résume bien ce grand sentimental d’un autre temps. «Il ne s’était pas remis de la mort de son ami Raymond Kopa en mars 2017», a fait savoir la famille de Michel Hidalgo au moment d’annoncer le décès à 87 ans de l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de football (de 1975 à 1984).

Né le 22 mars 1933 à Leffrinckoucke, Michel Hidalgo fut d’abord un bon footballeur, ailier droit puis milieu de terrain, finaliste de la première Coupe d’Europe avec le Stade de Reims (défaite 4-3 contre le Real Madrid), deux fois champion de France avec l’AS Monaco. Il y côtoya ses maîtres, Albert Batteux et Lucien Leduc. Discret adjoint du sélectionneur roumain Stefan Kovacs, il lui succéda fin 1975, à la suite d’une énième désillusion. Pour sa première sélection, il lança trois débutants: Michel Platini, Dominique Rocheteau et Maxime Bossis, qui l’accompagnèrent jusqu’au titre de champion d’Europe 1984, le premier du football français.

Mais plus que les résultats (76 matchs, 42 victoires, 16 nuls et 18 défaites), l’ère Hidalgo est celle d’un style: le jeu à la française. Il prend véritablement forme le 18 novembre 1981, dans un match décisif pour la qualification à la Coupe du monde, contre les Pays-Bas au Parc des Princes. Dos au mur (3% d’opinion favorable, selon un sondage de L’Equipe, cité par Vincent Duluc), il titularise trois numéros 10 (Michel Platini, Alain Giresse, Bernard Genghini) derrière trois attaquants. «Avant le match, on avait dit à Hidalgo: «Mais comment allez-vous défendre?» nous raconta un jour Alain Giresse. Et il a répondu: «Nous n’aurons pas besoin de défendre puisque nous aurons le ballon.» Un peu comme l’Espagne de 2008-2012, même si les Espagnols ne sont pas allés aussi loin dans l’idée.»

«Sans lui, la France aurait peut-être eu de bons résultats, mais avec un autre style de jeu»

«L’équipe de 1982 était obligée de bien jouer pour gagner. Et pour bien jouer, il faut avoir de bons footballeurs. C’est le grand mérite de Michel Hidalgo que de l’avoir compris», expliquait Michel Platini en mai 2018 au Temps.

Le sommet de ces Bleus-là est une défaite, une demi-finale inoubliable de Coupe du monde, le 8 juillet 1982 à Séville, contre la RFA (3-3 a.p., 3-4 aux tirs au but). La France du foot n’était plus allée aussi loin depuis 1958, et jamais aussi haut dans l’émotion. Il n’est pas sûr que les trois finales de Coupe du monde disputées depuis (deux gagnées, 1998 et 2018, une perdue, 2006) puissent rivaliser. Car Michel Hidalgo a accompli une performance inédite et restée sans lendemain dans l’histoire du football français: allier la performance et le beau jeu. «Si ça n’avait pas été Hidalgo, la France aurait peut-être eu de bons résultats dans les années 1980, mais avec un autre style de jeu», estime Michel Platini.

Par quel miracle les Bleus sont-ils confiés à cet esthète adepte du jeu court à une époque où la Direction technique nationale, noyautée par Georges Boulogne, ne jure que par la taille et le muscle? Dans les années 1970, le football français, complexé par l’Ajax Amsterdam, rêve de produire dans ses nouveaux centres de formation des joueurs physiques et puissants. «Mais ceux qui ont émergé étaient des joueurs techniques qui se sont développés en marge du système, avait encore dit Platini. Michel Hidalgo lui-même a su s’affranchir du système pour créer une équipe avec des joueurs qui comprenaient le même football que lui. Il n’y avait pas vraiment de consigne ni de place définie, mais c’était bien huilé. Si vous écoutiez Michel Hidalgo, il vous disait que le 10, c’est celui qui a le ballon. Il était un rêveur, il a cru en quelques joueurs et l’on s’est tous bien entendus parce qu’on partageait une même conception du beau jeu.»

Déjà en décalage

Les images et les souvenirs qui remontent aujourd’hui donnent avec le recul l’image d’un Michel Hidalgo pas complètement à sa place dans le milieu du football, même dans les années 70-80 où on le disait naïf, où l’on souriait déjà de ses discours appliqués, emplis de bons sentiments et de dictons populaires. Et c’est vrai qu’il semblait souvent en décalage. Lui le non-violent, échappant à une tentative d’enlèvement à la veille du Mundial 1978 en Argentine. Lui le sans-grade, bafoué par un émir koweïtien descendu sur le terrain pour faire annuler un but de Giresse à Valladolid. Lui le loyal, scandalisé par l’arbitrage de M. Corver à Séville. Lui l’homme de parole, porté en triomphe à Paris avec le trophée mais regrettant intérieurement d’avoir annoncé son départ. Lui l’intègre, devenu caution morale de Tapie à Marseille, et condamné dans l’affaire des comptes de l’OM.

Et puis il y a cette archive où il raconte, stupéfait, émerveillé, ému, son défenseur Patrick Battiston qui simule une blessure à dix minutes de la fin de la finale de l’Euro 1984 «pour que Manuel Amoros ait sa part de la finale». Il était fier de ces joueurs-là. Il était fier d’avoir fait ces hommes-là. Oui, Michel Hidalgo était bien de son temps. Et il l’a rendu meilleur, et plus beau.