Il s’agit d’un cercle d’influence, ou plutôt d’un carré de 224 sièges au cœur de la tribune la mieux située du Parc des Princes, face au plus beau spectacle que peut offrir le football français. On l’appelait autrefois la corbeille, un terme véhiculant l’image de grosses légumes bouillant devant un spectacle aux effluves de ratatouille.

Avec l’arrivée de QSI, propriétaire qatari du Paris-Saint-Germain, l’appellation a pris un coup de neuf: on dit désormais «le carré du Parc», en référence à l’espace VIP devant lequel Ibrahimovic, Di Maria et consorts servent le caviar à la louche. C’est ici que le PSG, leader incontesté de Ligue 1 et candidat à la victoire en Ligue des champions, peut juger de sa force d’attraction. Et que les notables de la politique, des affaires, du showbiz et du sport se voient attribuer leur vraie place dans le gotha mondain.

Un expert pour ne pas froisser les VIP

Car évidemment, un soir de choc de Ligue des champions, toutes les demandes ne peuvent être satisfaites: le service VIP du club en a reçu pas loin d’un millier pour la réception de Chelsea, le 16 février. Dans cette montagne de bristols, il faut savoir faire le tri. Nul besoin de fâcher un ancien ministre qui pourrait le redevenir ou un chef d’entreprise à la baisse au CAC 40. Difficile de décevoir un habitué, qui honore même de sa présence un PSG-Angers. Impossible de se priver du visage de glorieux anciens, qui incarnent la longue histoire du club. Pour trancher dans le quota d’invitations non réservé aux partenaires, il faut un expert.

Celui-ci s’appelle Adel Aref. Crâne rasé et large sourire, ce Tunisien de 35 ans est le directeur de cabinet du président Nasser Al-Khelaïfi. Un titre ronflant qui dit à quel point son rôle est stratégique. Pour chaque match à domicile, c’est lui qui dresse le plan de table. Une responsabilité qui exige une vraie connaissance des titres et des honneurs, mais aussi un sens aigu de la diplomatie. Cela tombe bien: M. Aref est un ancien arbitre de tennis de haut niveau, qui a officié lors de sept finales de Grand Chelem. C’est par le tennis qu’il a connu Nasser, lui-même ancien joueur de l’équipe du Qatar de Coupe Davis.

La venue de Di Caprio gâchée par une casquette

Son rôle est vaste. Durant la Fashion Week ou en période de promotion d’artistes en vogue, Adel Aref doit activer ses réseaux. C’est ainsi que Beyoncé et Jay Z ont fait le buzz, lors d’un PSG-Barcelone la saison dernière. Ami de Nasser, Leonardo Di Caprio portait lui une large casquette qui a masqué l’impact de sa venue. Cela aurait pourtant fait plus pour la notoriété mondiale du PSG que la présence régulière de Gérard Darmon, Richard Anconina et François Berléand, ou de chanteurs comme Patrick Bruel, Pascal Obispo, Marc Lavoine ou Jean-Louis Aubert.


Pour le développement à l’international de la marque, objectif numéro 1 du PSG hors des pelouses, le carré est devenu un vecteur essentiel. «Il ne faut pas seulement du franco-français, mais une vraie diversité de personnalités»: voilà le mot d’ordre de la présidence, qui aime que le carré parle italien, anglais ou espagnol. Le jour du match, Nasser prête un œil attentif à la distribution des sièges. Qui va venir? Comment les invités vont-ils être placés? Il exerce notamment un contrôle strict sur les trois rangées dites protocolaires, les plus en vue.

Pas d'homme d'affaires dans les rangées prestigieuses

Anne Hidalgo, la maire de Paris, et Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, sont ses voisins les plus habituels. Dans ces rangées prestigieuses, sont traditionnellement assis le président du club adverse, des ministres et secrétaires d’Etat, des présidents de collectivités locales et d’anciens dirigeants du club. Une règle d’or: ne pas y faire siéger d’homme d’affaires, même si Xavier Niel (Free), François-Henri Pinault (Kering) ou Kevin Systrom (Instagram) ne sont pas très loin. Quant aux artistes et aux sportifs, ils sont les bienvenus, mais à quelque distance, sauf superstars. «Le mérite de QSI est de ne jamais avoir oublié que l’ADN d’un club est marqué par le showbiz et le monde de la com’», sourit l’ancien président Alain Cayzac, qui ne manque aucun match.

Le carré du Parc est plus qu’un lieu de relations publiques du PSG. C’est une vitrine du Qatar, qui exerce grâce à lui une forme de soft power.

«Du temps de Canal +, l’accent était mis sur les politiques et le cinéma français. Avec QSI, les priorités ont changé mais ils savent toujours se servir d’un outil de communication exceptionnel», détaille Valérie de la Rochebrochard, en charge des lieux lorsque la chaîne cryptée en était propriétaire, puis aux débuts de l’ère qatarie.

Assis dans le carré VIP, on n’est plus seulement un spectateur. On devient malgré soi un ambassadeur du club. «Le carré du Parc est plus qu’un lieu de relations publiques du PSG. C’est une vitrine du Qatar, qui exerce grâce à lui une forme de soft power», pointe Charles Villeneuve, ancien président du club, qui ne demande aucune invitation «pour garder ma liberté de parole, notamment sur le rôle géopolitique du Qatar». En bon connaisseur du pays, il ne s’étonne pas de la discrétion des hôtes sur ce lieu stratégique. «Les Qataris n’aiment pas le tape-à-l’œil et détestent l’ironie qu’on pourrait tirer de la composition de la corbeille. Mais au Real, au Barça, c’est la même chose», assure M. Villeneuve.

«Le sentiment d’être des privilégiés»

Une chose est sûre: le PSG a su soigner les lieux. Des 75 millions d’euros consacrés à la rénovation du Parc des Princes en vue de l’Euro 2016, une partie a été consacrée au carré. «Le bar est de très haut niveau, le buffet aussi, il y a des couvertures à chaque place. On ne vient pas pour se faire voir, mais entre passionnés, avec le sentiment d’être des privilégiés», explique le comédien François Berléand, qui déplore d’être trop souvent retenu au théâtre. Le buffet est siglé Lenôtre. Les hôtesses sont castées par une agence de mannequins. Quant au code vestimentaire, rien de drastique: chaussures de ville et veste obligatoires. Mais pas de cravate, contrairement à la director’s box d’Arsenal et aux clubs anglais en général.

Il peut arriver qu’on se lève mais on ne vocifère pas, on ne critique ni l’arbitre, ni les joueurs. Même Nicolas Sarkozy en devient taiseux tant il est concentré sur le match.

Une règle tacite interdit de boire ou de manger en tribune. Mais aussi d’y avoir un comportement déplacé. Alain Cayzac se souvient d’avoir vu l’ex-président Pierre Blayau rabrouer vertement Stéphane Le Foll, actuel ministre de l’Agriculture, qui manifestait bruyamment son soutien à l’équipe du Mans. «Il peut arriver qu’on se lève mais on ne vocifère pas, on ne critique ni l’arbitre, ni les joueurs, précise M. Cayzac. Même Nicolas Sarkozy en devient taiseux tant il est concentré sur le match.» Après le coup de sifflet final, il est souvent vu en discussion amicale avec Manuel Valls. Dans le carré, il n’y a plus de droite ni de gauche. Ou alors pour débattre des qualités respectives de deux ailiers.