La voix est éraillée, sans plus. Le regard rieur, à peine. Le mot clé en sept lettres, pas mieux: «Content.» Fatigué, le bonheur pudique et sobre, Roger Federer, pour cette fois, délivre ses réflexions post-triomphe dans un hôtel de la place Vendôme, plutôt que dans l’intimité d’un salon feutré, comme il en avait coutume. La dimension de l’événement, une fois encore, n’aura échappé à personne.

Le Temps: Comment avez-vous célébré ce moment historique?

Roger Federer: J’ai répondu à la presse pendant deux heures, puis j’ai subi un contrôle antidopage. Vers 22 heures, je suis rentré à l’hôtel où mon père, malade, était resté au lit. Il est venu au stade mais, finalement, je l’ai renvoyé à l’hôtel, car il n’était pas en état de rester. Au retour, je suis entré dans sa chambre avec la coupe, c’était assez spécial (rire). Puis nous avons passé la soirée avec une soixantaine d’amis. Du champagne, de la musique, un bon repas. Rien d’extravagant. Juste le bonheur de partager ce moment avec mes proches.

– Après une telle décharge d’adrénaline, est-il possible de trouver le sommeil?

– J’ai essayé de dormir vers quatre heures du matin mais, dès que j’ai fermé les yeux, des tas d’images sont revenues dans ma tête. Je n’ai pas réussi à les chasser.

– Avez-vous reçu des messages de félicitations du monde sportif?

– Oui, j’en ai reçu beaucoup. Pete Sampras et Tiger Woods ont essayé de me joindre. Il faut que je les rappelle.

– Rafael Nadal?

– Non.

– Votre œuvre est, en un sens, complète. Après quoi courrez-vous désormais?

– Il est difficile de répondre à cette question. Bien sûr, je voudrais remporter la Coupe Davis, idéalement l’or olympique, mais il n’est pas toujours possible de raisonner en termes d’objectifs. Il y a des aléas à gérer, des opportunités à saisir. A l’US Open, ma vie privée changera radicalement. J’aurai un enfant. Pour l’heure, je ne peux pas anticiper l’avenir. Il faut juste avancer.

– Pensez-vous que la paternité puisse avoir une influence sur votre carrière?

– Honnêtement, je l’ignore. Je sais juste que, aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir une épouse compréhensive, dont je ne subis aucune pression. Si Mirka demandait à quelle heure je rentre d’un entraînement, ou alors d’un match (éclat de rire dans la salle), parce qu’elle est fatiguée de m’attendre, je ne pourrais pas exercer mon métier sereinement. De même, il y a tous ces voyages que nous faisons ensemble, sans reproche de sa part. Si Mirka est heureuse, si le bébé est heureux, rien ne changera. Je ne vois aucune raison de ne pas mener ma carrière de la même façon. Je continuerai à jouer du mieux possible.

– Espérez-vous redevenir numéro un mondial?

– Je n’ai pas consulté le nouveau classement ATP. Sincèrement, je ne prête pas beaucoup d’attention à la place de numéro un mondial. Il y a de nombreuses spéculations autour des points à défendre, du genou de Rafa, etc. Mais j’y suis beaucoup moins sensible qu’à une certaine époque. Le classement ATP est une conséquence, pas un objectif.

– Aborderez-vous Wimbledon avec une approche différente?

– Que je remporte Roland-Garros ou que je sois éliminé au premier tour ne changera jamais ma perception de Wimbledon. Jamais. Ce tournoi a lancé ma carrière. Il est mon rêve d’enfant. Il restera une priorité.

– Pouvez-vous nous raconter le dernier jeu de votre duel avec Robin Söderling, lorsque vous avez servi pour le titre?

– A cet instant, je suis exactement là où je voulais être deux semaines plus tôt. Je suis pile poil au rendez-vous, et c’est très excitant. D’abord, je réussis un bon service. Je prends une bonne respiration. Mais à 15-0, je rate un coup droit «facile». Là, j’espère que Robin y mette un peu du sien, car j’ai du mal à rester concentré. Une certaine confusion règne dans mon esprit. Des tas de pensées tourbillonnent. Puis c’est la délivrance. En une fraction de secondes, je tombe et je pleure.

– Que représente pour vous cette Coupe des Mousquetaires?

– C’est la plus lourde que je n’ai jamais brandie (il sourit en la regardant). Normalement, nous n’avons pas le droit de l’emporter avec nous (ndlr: les vainqueurs reçoivent une réplique miniature), mais j’ai demandé la permission à la direction du tournoi, et j’ai obtenu ce privilège. Je voulais la garder une nuit pour prendre des photos avec les copains.

– Vous déclariez après la finale qu’il vous faudrait beaucoup de temps pour réaliser la portée de cette victoire. Sentez-vous que l’idée fait son chemin?

– Très gentiment. Ce quatorzième titre du Grand Chelem aura quand même un impact incroyable sur le tennis. Je sais que, ça et là, des légendes sont très heureuses pour moi. Mais pour comprendre ce que repésente réellement cette victoire, je devrai parler avec eux, les champions. Je ressens beaucoup de bonheur, bien sûr, mais je ne prends pas la mesure de l’événement. N’oublions pas que mon rêve à moi, au départ, était de remporter Wimbledon.