Politique

Le carton rouge (pâle) du sport au Front national

Une soixantaine d’athlètes et anciens athlètes ont signé un appel commun à faire barrage à Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Mais les véritables figures du sport français manquent à l’appel

Blaise Matuidi, David Douillet, Laura Flessel et quelques dizaines d’autres. Ils sont une soixantaine d’acteurs du monde sportif à avoir pris position, mercredi, pour faire barrage au Front national au second tour de l’élection présidentielle française. «Les stades, celui de France à Saint-Denis ou ceux de nos villes et de nos campagnes, partout sur le territoire, sont des lieux d’échanges et de mixité. Nous voulons continuer à pratiquer et servir notre sport dans le respect de ces valeurs. Nous voulons continuer à être fiers de représenter notre pays.» Dans cette optique, une seule solution aux yeux des signataires: placer dans l’urne le nom d’Emmanuel Macron, «le seul candidat qui s’inscrit dans le respect de la tradition républicaine de notre pays».

Le sport, longtemps à côté de l'élection

Le sport est longtemps resté sur le banc de touche de l’élection. Les différents programmes n’en ont pas fait un enjeu majeur. Il n’a nullement été abordé lors du grand débat de l’entre-deux-tours ce mercredi. Laissés hors jeu (politique) par les candidats, athlètes, entraîneurs et dirigeants ont pour la plupart regardé l’histoire s’écrire sans eux.

Auteur de plusieurs ouvrages de sociologie critique du sport, dont Sport: l’imposture absolue (2014), Michel Caillat se désolait de voir les champions rester silencieux. La prise de position de soixante personnalités ne le satisfait qu’à moitié. «Je ne veux pas faire de procès à ceux qui l’ont signée, c’est très bien qu’ils l’aient fait, lance-t-il. Mais où sont les véritables figures du sport français actuel? Si elles s’étaient prononcées, cela aurait eu un autre impact. Là, le plus connu, c’est Blaise Matuidi. Les autres sont soit des athlètes à la retraite, soit des champions de disciplines peu médiatisées. Qu’ils lancent un tel appel, c’est mieux que rien. Mais ce n’est toujours pas grand-chose.»

Consulter notre dossier consacré à l'élection française.

Ils étaient 300 en 2002

En 2002, alors que Jean-Marie Le Pen portait le Front national au second tour de la présidentielle pour la première fois, 300 athlètes associaient leurs signatures pour lui brandir un carton rouge. Parmi eux, les plus éminents des champions du monde de football (Zinédine Zidane, Didier Deschamps et Aimé Jacquet entre autres), le XV de France au grand complet, les équipes nationales féminine et masculine de handball… En première ligne, le judoka Djamel Bouras formulait le leitmotiv: «La France d’aujourd’hui, c’est le mélange. Nous devons tous aller voter contre la haine.»

Quinze ans plus tard, ils ne sont plus que soixante à faire front au Front, et ils ont attendu le sprint final pour s’y mettre. Un carton rouge pâle, en somme. Avant cela? A peine quelques déclarations à la volée. Interrogé sur le sujet en conférence de presse, Zinédine Zidane a très sobrement recyclé «le message de 2002» visant à barrer la route à la famille Le Pen: «Je suis loin de toutes ces idées-là, de ce Front national. Donc, il faut l’éviter au maximum.» Fin tireur au biathlon et franc-tireur face au dopage, Martin Fourcade a livré un discours du même ordre sur CNews: «J’ai été éduqué tellement loin des valeurs de Madame Le Pen… La tolérance, le respect de l’autre, et l’égalité entre les hommes sont pour moi bien plus forts que tout le reste.» Avant de préciser aussitôt: «Mais ce n’est en aucun cas une consigne de vote.»

Quelques autres footballeurs (Yohan Cabaye, Steve Mandanda) soutenaient Emmanuel Macron, plutôt discrètement. Il n’y avait guère que l’ancien défenseur Lilian Thuram pour se montrer réellement militant. «Il faut se déplacer massivement pour aller voter Macron. Je pense qu’à partir du moment où Marine Le Pen essaye d’expliquer qu’il est tout à fait légitime qu’il y ait une hiérarchie entre les personnes en France, de dire que les étrangers n’ont pas les mêmes droits que les Français, c’est extrêmement dangereux», a-t-il déclaré à France Info.

«Je ne sais même pas qui est candidat»

L’ancien Bleu se fait très militant depuis sa retraite sportive. Les athlètes encore en activité sont eux très rares à se prononcer. «Comme pour évoquer le dopage, l’homophobie ou le problème des insultes racistes, le sportif attend toujours d’avoir terminé sa propre carrière pour parler de politique, regrette Michel Caillat. Certains pourraient dire quelque chose. Des gens comme Hugo Lloris, Teddy Riner, Tony Parker… Mais le sport, comme l’armée, c’est la grande muette. Le milieu fonctionne en bloc monolithique avec un mot d’ordre: silence dans les rangs. Les athlètes se complaisent dans cette prison dorée où rien ne les touche.»

Antoine Griezmann en a apporté un exemple concret à un petit mois du premier tour de l’élection présidentielle. «Pour qui vas-tu voter?» La question est sortie comme ça, au beau milieu d’un dialogue avec les internautes du site web de L’Equipe. La nouvelle coqueluche du football français n’a pas cherché à se cacher: «Je ne sais même pas qui est candidat… Je suis loin de tout ça.» Impossible de voir le désintérêt du gendre idéal du football tricolore comme un cas isolé. «Le sport est un milieu qui se satisfait pleinement de sa place hors-société, qui tient à son côté apolitique pour ne mécontenter personne, ni dirigeants, ni supporters», dénonce Michel Caillat.

Un silence qui divise

L’écrivain va plus loin: «Cette élection nous montre l’existence d’un fossé entre les valeurs que le sport prétend incarner et la réalité. Il prêche l’amitié, le vivre-ensemble, le respect et quand l’occasion se présente de dire non aux extrêmes, non à la discrimination, il se tait. Parmi les soixante signataires, il y a le président du Comité national olympique français, Denis Masseglia, mais il est bien précisé qu’il s’engage à titre individuel. L’institution sportive veut rester en dehors de la politique et en cela, elle est prête à se faire complice du pire. Dans son ensemble, le monde du sport ne voit pas le problème d’aller disputer des Jeux olympiques à Berlin en 1936 sous l’Allemagne nazie, ni d’aller jouer la Coupe du monde de football en 1978 dans une Argentine soumise à une dictature militaire.»

Aux moments des élections régionales françaises de 2015, le silence des athlètes dans le débat public divisait le milieu. Certains plaidaient pour que les sportifs restent à leur place (sur le terrain); d’autres pour «traduire les valeurs du sport en acte», comme l’affirmait Bernard Amsalem, socialiste et alors président de la Fédération française d’athlétisme. Au même moment, le très engagé Mourad Boudjellal – président du club de rugby de Toulon – supposait que «seule une possible victoire du FN à la présidentielle remobiliserait les sportifs» et prévenait: «Soyez patients, ça arrive!» Il n’avait qu’à moitié raison. Marine Le Pen tire le Front national plus proche que jamais du sommet de la République. Mais les sportifs sont toujours nombreux à se taire.

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