Dimanche à Stanford, Caster Semenya avait la mine bien plus radieuse qu’il y a trois semaines à Montreuil, où elle avait remporté un laborieux 2000 m. De retour sur sa distance de prédilection, sur la vieille piste de la fac californienne, elle a aisément remporté le 800 m en 1’55’’70 (record sur le sol américain). Son premier succès depuis sa victoire à Doha le 4 mai dernier.

Entre-temps, la double championne olympique avait été empêchée de prendre part aux courses sur sa distance fétiche, le règlement de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) imposant aux athlètes hyperandrogènes (dont Caster Semenya fait partie) de faire baisser leur taux de testostérone par un traitement hormonal pour avoir le droit de courir dans les compétitions du 400 m au mile (1609 m). A la suite d’un appel de la Sud-Africaine, le Tribunal fédéral suisse, à Lausanne, a suspendu de manière «super-provisoire» le règlement de l’IAAF, permettant à Caster Semenya de s’aligner en Californie.

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Soutiens de choix

Dans cette septième étape de la Ligue de diamant, l’athlète sud-africaine a pris la mesure de la course dès les premières foulées. Et a fini plus de deux secondes devant ses suiveuses américaines, Ajee Wilson (1’58’’36), Raevyn Rogers (1’58’’65) et Hanna Green (1’58’’75). «Descendre sous les 56 [1 min 56], c’est bien; être capable de réaliser le temps le plus rapide des Etats-Unis, c’est fantastique», confiait-elle après l’épreuve. Début juin à Montreuil, les athlètes étaient hésitants en zone mixte quand il était question du cas Semenya. A Stanford, la triple championne du monde du 800 m s’est trouvé des soutiens de choix.

Une foule de 8128 spectateurs, d’abord, qui l’a acclamée avant, pendant et après sa démonstration. Et des athlètes américains plus épris de liberté que d’égalité. Ajee Wilson, qui pourtant pourrait rêver d’or aux Mondiaux de Doha si le règlement de l’IAAF était confirmé, lâchait: «Je pense qu’elle devrait pouvoir faire ce dont elle a envie.» Christian Coleman, le meilleur sprinter (100 m) actuel, expliquait la veille: «J’ai toujours envie d’apprécier sa grandeur. Si elle n’a rien fait d’illégal pour modifier son corps, je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas courir.»

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Comme attendu, ce 25 juin l’IAAF a confirmé dans un communiqué sa volonté de voir le règlement concernant la DSD (différence de développement sexuel) appliqué pour «préserver l’intégrité du sport féminin». La justice helvétique tranchera bientôt. Caster Semenya, elle, préfère parler avec ses jambes: «Quand je cours, j’oublie tout. C’est une question de liberté. Je veux faire ce que j’aime, j’ai toujours envie de gagner quand je mets le pied sur la piste. Depuis que je suis une petite fille, j’ai toujours voulu gagner.»

Course d'obstacles judiciaire

Perfectionniste, Caster Semenya chipotait dimanche après la course sur ses «petites erreurs». Elle se donne quatre semaines pour les corriger, et revenir encore plus forte. Mais, consciente qu’elle ne maîtrise pas tous les éléments, comme lorsqu’elle est sur la piste, elle sait que son cas se réglera d’abord dans les coulisses judiciaires. Un autre genre de course. «C’est comme une guerre, tu ne peux pas abandonner», appuie-t-elle. Prochain objectif – à conjuguer au conditionnel pour l’instant – la défense de son titre de championne du monde à Doha, au Qatar (29 septembre-6 octobre).

«Mon but, c’est d’y aller. Si je n’ai pas l’autorisation, je n’ai pas l’autorisation, je n’en ai rien à f…» a-t-elle expliqué avant d’ironiser: «Il y a beaucoup d’autres courses que je peux faire. Je suis une actrice talentueuse. Je peux jouer au foot, je peux jouer au basket. Je peux courir le 100, le 200, le steeple.» Derrière son sourire, la détermination. Caster Semenya et ses avocats ne lâcheront rien face à l’IAAF pour pouvoir continuer à boucler le double tour de piste.

La Sud-Africaine est, malgré elle, aussi devenue une porte-parole des athlètes hyperandrogènes, celle de son amie burundaise Francine Niyonsaba, toujours interdite de 800 m. Car, le tribunal suisse l’indiquait, seule la «requérante» a vu le règlement de la fédération levé. Cette requérante charismatique, devenue une icône dans son pays et au-delà, rappelle que la plupart des athlètes hyperandrogènes restent dans l’ombre de leurs disciplines respectives au niveau des performances. Pour que l’épreuve de Stanford ne soit pas sa dernière course, Caster Semenya devra d’abord gagner la longue bataille judiciaire qui l’attend. Une vraie course d'obstacles.