Dans les comics ou au cinéma, les superhéros sont des gens tristes, affligés par leurs capacités hors normes. Aux Jeux olympiques, les athlètes hors normes sont des gens joyeux que les regards affligés qu’on leur porte indiffèrent. A Rio, Caster Semenya a le sourire. Victorieuse de sa série du 800 m mercredi matin, la Sud-Africaine poursuit son rêve de devenir championne olympique.

En coulisses, les visages se crispent. La finale, dans la nuit de samedi à dimanche, pourrait voir Semenya s’imposer devant la Kényane Margaret Wampui et la Burundaise Francine Niyonsaba. Trois femmes au physique androgyne. Des «garçons manqués», comme on disait dans le temps; des «athlètes intersexuées», selon la terminologie moderne. Leur corps produit naturellement un taux de testostérone estimé à trois fois la valeur moyenne.

«Si ce scénario se produit, l’athlétisme mondial et le CIO auront un sérieux problème», prévient le scientifique du sport allemand Helmut Digel dans le Blick. Le chef médical du CIO, le Britannique Richard Budgett, en a pleinement conscience. «C’est un sujet très délicat, très compliqué, a-t-il expliqué à Rio. Nous ne savons pas si nous pourrons arriver à établir des règles pour l’admissibilité aux épreuves féminines.»

Dopage à l’envers

En juillet 2015, le Tribunal arbitral du sport (TAS) a retoqué le règlement de l’IAAF qui obligeait les athlètes intersexuées à faire baisser artificiellement leur taux de testostérone dans des valeurs «féminines». Du dopage à l’envers… «Nous avons estimé que ce règlement était pour le moment inadapté, explique Matthieu Reeb, le secrétaire général du TAS. En attendant, les athlètes concernées peuvent courir.» Ce qu’exprimait le TAS était l’idée que le problème était bien trop intime et lourd de conséquences pour être traité à la va-vite.

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Le monde du sport n’avait pas eu ces pudeurs en 2009 lorsqu’il découvrit Caster Semenya au Mondiaux d’athlétisme. A Berlin, l’adolescente de 19 ans avait marqué les esprits en remportant le 800 mètres en 1'55''45 et près de 20 mètres d’avance sur ses rivales. «Je n’ai jamais pu fêter ma victoire», souligne-t-elle aujourd’hui. Le jour même, elle est entendue, puis testée. En quelques heures, elle devient une curiosité, un phénomène de foire. Une nouvelle Vénus hottentote.

Il faut imaginer la violence que peut représenter pour une jeune fille de 19 ans la mise à plat, et au grand jour, de ses détails anatomiques avec en titre cette question: «Est-elle une femme?» Des femmes, non des moindres, répondent que non. Durant onze mois, l’IAAF va enquêter. «Si ce n’était pour ma famille, j’aurais voulu mourir. Je me sentais bafouée et humiliée», admet-elle aujourd’hui.
Elle en parle aujourd’hui avec recul et détachement. Feint-elle l’indifférence, elle qui dut aller consulter un psy pour survivre à tout cela?

Mariage lesbien

«Toute cette expérience m’a beaucoup fait mûrir», dit-elle de sa voix grave. Elle a changé d’entraîneur, quittant son idole, Maria Mutola (une autre ex-athlète qualifiée de très masculine à l’époque), pour le moins médiatique mais plus disponible Jean Verster. C’est lui qui l’a convaincue de déménager à Potchefstroom, petite ville tranquille du Transvaal à 1400 m d’altitude. Comme il y a une université, elle a décidé de reprendre les études en sciences des sports. Fan de football (Manchester United) et de Formule 1, elle s’est aussi mariée en début d’année, avec l’ancienne athlète Violet Raseboya:

«Caster est une personne humble, chaleureuse, toujours de bonne humeur», souligne son coach, Jean Verster. Dans la rue, les regards des gens sont bienveillants. «je crois qu’ils m’acceptent comme je suis parce qu’ils comprennent qui je suis. Je ne suis pas un fake. Je suis naturelle. Je suis juste Caster et je ne veux pas être quelqu’un que je ne suis pas. Je ne veux pas être ce que les gens voudraient que je sois. Je veux juste être moi. Je suis née comme ça et je ne veux pas changer.»

Cher payé

Chez elle, Caster Semenya met sa notoriété au service d’une fondation qui œuvre en faveur des enfants sud-africains défavorisés. «Avec tous ces problèmes de drogue, de grossesses précoces, il vaut mieux occuper les enfants après l’école avec le sport.» Elle voudrait qu’ils fassent du sport. Même s’il le lui a fait payer cher, le sport lui a tout donné. Et peut-être bientôt une médaille d’or.

La victoire, la gloire, des critiques, le grand cirque va recommencer. L’ancienne marathonienne anglaise Paula Radcliffe a déjà estimé que «la course était faussée» et que ce n’était «plus du sport». «Si des concurrentes me font des remarques, je n’en ai que faire, c’est leur problème, pas le mien, je suis là pour courir, et pour y arriver, il faut travailler dur, c’est tout.»

L’une de ses adversaires, la Suissesse Selina Büchel, a rappelé que Caster Semenya ne violait aucune règle et s’est surtout déclarée «heureuse de ne pas avoir à trancher».


Profil

1991 Naissance à Pietersburg, en Afrique du Sud.

2010 Après onze mois d’enquête, l’IAAF l’autorise à courir mais l’oblige à se soumettre à un traitement hormonal pour faire baisser son taux de testostérone. Ses performances chutent.

2012 Porte-drapeau de l’Afrique du Sud aux Jeux de Londres. Médaille d’argent sur 800 m, derrière la Russe Savinova.

2015 Le TAS casse le règlement de l’IAAF. Elle arrête son traitement. Ses performances remontent en flèche.

2016 Mariage avec l’ancienne athlète Violet Raseboya. Favorite du 800 m des Jeux olympiques de Rio.