États-Unis

En catch, la précarité n’est pas simulée

Deux nouvelles morts dans le milieu viennent rappeler les conditions de travail exécrables de ceux qui font carrière sur les rings, en s’exposant à de terribles risques pour leur santé

Lui s’est éteint sur le ring, elle s’est suicidée. Les morts de Silver King et d’Ashley Massaro en mai dernier représentent les deux faces d’une même pièce. Celle d’un catch nord-américain dérégulé, où les athlètes ont oublié qu’ils avaient des droits. Leurs corps se chargent de le leur rappeler, souvent trop tard hélas.

Silver King, de son vrai nom César Barrón, s’est écroulé en plein milieu d’un show le 11 mai à Londres, avant de succomber de ce qui semble être une crise cardiaque. Une vidéo du funeste combat a vite circulé sur les réseaux sociaux. On y voit le lutteur mexicain de 51 ans allongé au sol après une prise de son adversaire. Le K.-O. n’est pas simulé. Il ne se relèvera plus. Cinq jours plus tard à Long Island, Ashley Massaro se suicidait. Elle était âgée de 39 ans. L’ex-catcheuse de la World Wrestling Entertainment (WWE) souffrait de dépression. Une maladie qui aurait été aggravée par les commotions cérébrales subies lors de son passage sur les rings de 2005 à 2008. Un lien entre suicide et chocs répétés à la tête qui avait déjà éclaboussé l’organisation il y a plus de dix ans.

Burn-out sur les rings

En 2007, l’un de ses lutteurs phares, Chris Benoit, tuait sa femme et son fils avant de mettre fin à ses jours. Bennet Omalu, médecin légiste installé en Californie, autopsiait le cerveau du catcheur et révélait que l’athlète d’alors 40 ans avait le cerveau d’un homme d’au moins le double de son âge qui souffrirait de la maladie d’Alzheimer à un stade avancé.

Omalu, qui avait déjà découvert des cas similaires chez des joueurs de football américain, pointe l’encéphalopathie traumatique chronique (CTE) comme responsable du comportement erratique de Benoit. Un syndrome irréversible dû aux chocs répétés au cerveau, qui à force d’être blessé ne peut se régénérer.

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Morts précoces

Celui d’Ashley Massaro sera aussi légué au neurologiste nigérian pour faire avancer la recherche. Outre le problème des commotions, les catcheurs seraient les athlètes les plus susceptibles de mourir des suites de troubles cardiaques aux Etats-Unis. Sur le site un brin glauque Wrestlerdeaths.com, ces morts sont recensées. A la lettre «S» Silver King est déjà à sa triste place. C’est surtout l’âge de ces lutteurs qui marquent: beaucoup avaient moins de 50 ans.

Des chercheurs de l’Eastern Michigan University publiaient une étude en 2014 qui mettait en lumière cette question. Sur les cas de 557 catcheurs analysés, 62 sont morts entre 1985 et 2011, 49 de ceux-là avaient moins de 50 ans. La plupart sont décédés de troubles cardiovasculaires. Un problème dû aussi au statut particulier du catch, à la frontière du sport et du cirque. Il y a du «faux», chaque combat étant scénarisé, mais aussi du «vrai»: les lutteurs, payés au show, les multiplient pour enchaîner les cachets. Ils soumettent leurs corps à des cadences infernales. Et en catch, le burn-out peut s’avérer fatal.

60 lutteurs en procès contre la WWE

Ashley Massaro était en procès contre la WWE, comme 59 autres lutteurs qui accusent la fédération d’avoir négligé leur état et les blessures subies pendant leur carrière. Des poursuites rejetées par la cour du Connecticut l’hiver dernier. Le procès en appel aura lieu ce 8 juillet. L’action en justice se justifiait aussi parce que les lutteurs de la WWE sont des «non-employés», comme le criait le sémillant John Oliver dans son émission Last Week Tonight il y a deux mois. «La chose choquante à propos de la WWE, c’est la manière dont elle se soustrait à la responsabilité du bien-être de ses lutteurs», arguait-il.

Car oui, les catcheurs sont des travailleurs indépendants. Un statut qui permet à la WWE de les assurer seulement pour les blessures subies sur le ring, et de s’éviter de payer davantage de charges sociales, alors qu’elle dispose de l’exclusivité sur ses athlètes. Ils ne peuvent se produire pour d’autres entreprises de catch. Un modèle limite, selon Alfred Konuwa, journaliste au magazine Forbes: «Ce sont des pratiques quasi illégales, c’est un problème sur le long terme pour les lutteurs, car quand le corps lâche à la retraite et qu’il faut se soigner, ils sont seuls. Le lutteur retraité Ric Flair a récemment déclaré avoir payé de sa poche 1,8 million de dollars après son hospitalisation pour des troubles cardiaques.» Aujourd’hui, ce sont même les fans qui paient les soins médicaux des anciens lutteurs via des plateformes de financement participatif…

Pour tenir le coup, ce qui est tendance aujourd’hui, ce sont les antidouleurs. Quarante ou cinquante doses par jour, certains s’en gavent, et ça aggrave le risque cardiovasculaire

Todd Martin, journaliste spécialisé

A 51 ans, Silver King courait encore les contrats avec les petites fédérations. Où les conditions de travail sont encore plus pénibles qu’à la WWE. Todd Martin, journaliste spécialisé, précise les difficultés inhérentes à ce vrai-faux sport: «L’hygiène de vie de tous les catcheurs n’est pas celle de sportif de haut niveau. C’est moins le cas aujourd’hui, mais cette culture de la fête, de la drogue et de l’alcool persiste dans le milieu. Ensuite il y a ce rythme effréné. Quand un joueur de foot américain joue 20 matchs par saison, un lutteur fait au moins 200 dates. Et pour tenir le coup, ce qui est tendance aujourd’hui, ce sont les antidouleurs. Quarante ou cinquante doses par jour, certains s’en gavent, et ça aggrave le risque cardiovasculaire.»

Le journaliste concède que la wellness policy de la WWE a «légèrement amélioré» les choses. Cette mesure instituée en 2006 après la mort à 38 ans d’Eddie Guerrero, autre lutteur star, avait pour objectif de rendre les tests cardiaques plus fréquents et de renforcer les contrôles antidopage. «Mais qui veut contourner un contrôle le contourne», regrette Todd Martin. La wellness policy est surtout un outil marketing pour soigner l’image de marque de la WWE, qui cumule les défauts: pas d’intersaison, un suivi médical précaire, une législation antidopage facile à berner.

Avec son modèle, l’organisation ouvre une niche pour d’autres. La All Elite Wrestling, une fédération de catch qui a vu le jour au début de l’année, tente de s’y engouffrer. Et semble faire de la sécurité des lutteurs son produit d’appel. Mais pour l’instant, la WWE est inatteignable, elle qui a généré plus de 930 millions de dollars l’an passé. «Un profit exacerbé aussi grâce à ces corps qui ont souffert, et qui sont ignorés par l’industrie une fois hors d’état», grogne Alfred Konuwa. Pendant ce temps, les catcheurs évoquent timidement la création d’un syndicat. S’ils veulent améliorer leurs conditions de travail, leur lutte devra d’abord avoir lieu hors des rings.

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