Son sommet fétiche (3)

Catherine Destivelle: «Les Drus, une ascension diabolique»

Mue par l’orgueil, désireuse d’épater son «maître» Jeff Lowe, la Française Catherine Destivelle frappe un grand coup en juin 1991. En ouvrant en solo sa voie dans la face ouest des Drus, la «gazelle des canyons» devient une star de l’alpinisme

Le pic se détache nettement au-dessus de la vallée de Chamonix. Une forme presque parfaite, un doigt dressé vers le ciel, «la flèche que les enfants dessinent pour désigner une montagne» dit Catherine Destivelle. De son chalet posé sur un replat dominant, au pied du Mont-Blanc, l’alpiniste française a une vue idéale sur les Drus et sa fameuse face ouest: paroi de granit à la silhouette massive, triangulaire, haute de 1000 mètres, aux lignes pures et élancées, elle est parmi les plus raides des Alpes, et donc une des plus dures techniquement. Y tracer sa propre voie, en solitaire, comme Catherine le fit en juin 1991, n’est pas un geste innocent. Sur ce mur mythique qui domine la Mer de Glace ont été écrites quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de l’alpinisme.

«C’était diabolique!», se souvient, vingt ans plus tard, celle dont le solo impressionna les professionnels de la montagne. Onze jours toute seule à grimper là où personne n’avait jamais posé le pied. Un incroyable corps accord avec le rocher.

Méticuleuse dans sa préparation, Catherine était souvent allée s’asseoir au pied des Drus pour visualiser l’itinéraire. Observant la face à la longue-vue, elle avait repéré une longue fissure courant à la verticale le long de la paroi inexplorée. A force de l’étudier, elle savait qu’elle avait trouvé sa voie: «J’étais sûre de moi, j’avais de la marge.» A ces mots elle éclate de ce rire espiègle qui invite à ne pas la prendre pour plus importante qu’elle n’est: «Franchement, je n’ai jamais rien fait de plus pénible et de plus rébarbatif. C’était totalement frustrant!» Elle qui adore grimper en libre, sans corde ni points d’assurage, elle s’imposait une galère avec cette ascension en technique artificielle. En solo, les difficultés redoublent. Il faut gravir la longueur de corde en plantant ses pitons, gérer de délicats auto-assurages, redescendre en rappel, récupérer son matériel et remonter en hissant son sac. L’itinéraire est parcouru deux fois à la montée, une fois à la descente. Eprouvant pour les nerfs, épuisant pour l’organisme.

«Il faut s’imaginer qu’on grimpe sur une échelle», rigole l’alpiniste. Ce commentaire, c’est elle tout craché, modeste, la première à relativiser ses exploits qu’elle raconte avec une simplicité confondante. Et avec humour: «J’avais l’air ridicule avec ma jupe de sangles et de mousquetons ceinte autour des reins!» Le sac de matériel, 80 kilos, faisait comme une bosse incongrue sur son élégante silhouette.

Elle passera dix bivouacs suspendue entre terre et ciel. Essuiera le froid, la tempête, la neige. Subira une plongée dans le vide dont elle ne sera sauvée que par un piton mieux accroché que les autres qui ont tous lâché. Au sommet, les mains tuméfiées, épuisée, elle fondra en larmes.

Avant ce morceau de bravoure, la Parisienne était connue comme la «gazelle des canyons», la «roc-star» de l’escalade. Elle avait écumé les compétitions de grimpe, enchaînant les victoires et glanant la couronne de championne du monde de la discipline. Son solo au Dru changeait la perspective. La «voie Destivelle» la consacrait alpiniste. Son endurance, sa détermination, son aptitude à maîtriser l’escalade en conditions extrêmes étaient attestées. Ce fut un moment charnière.

A cet instant du récit, une imperceptible moue brouille les traits de son visage rieur: «J’ai été très médiatisée. Je ne l’ai pas bien vécu.» Personne en France n’avait plus réalisé ce style d’ascension depuis plus de vingt ans. «J’empiétais dans la cour des alpinistes. Sans doute a-t-on beaucoup parlé de mon solo parce que j’étais une fille. Il y a eu des jalousies.»

L’euphorie, se souvient-elle, n’a duré que deux jours. Mais la confiance glanée dans la paroi aura un effet durable: «Ça m’a boostée! Je voulais me perfectionner pour devenir une alpiniste confirmée sur tous les terrains.» Les années suivantes, elle enchaînera les ascensions extrêmes dans les Alpes. Elle réalisera la trilogie, en solitaire et en hivernale, des trois faces nord les plus redoutées: l’Eiger (1992), les Grandes Jorasses (1993) et le Cervin (1994). Pour cet exploit jamais répété par une femme, Reinhold Messner, plutôt avare en éloges, lui rend un hommage admiratif dans son essai Femmes au sommet 1.

Aussi loin que remontent ses souvenirs d’enfance, Catherine Destivelle a toujours grimpé. Sur les arbres, sur les blocs de la forêt de Fontainebleau, au pied des falaises bordant l’Atlantique. La famille passait les vacances d’été dans le val d’Anniviers. Un jour, les Destivelle font une virée à Chamonix. Catherine, 10 ans, est invitée à gravir l’Index, une course de rocher classique dans les Aiguilles Rouges de Chamonix, vis-à-vis des Drus. Ce premier contact visuel avec le «pic magique» alimentera ses rêves de verticalité et sa soif de liberté.

A l’aube de la décennie 90, quand elle tourne le dos aux compétitions d’escalade surprotégées et aseptisées pour renouer avec l’aventure, la vraie, les Drus s’imposent à elle comme une évidence. Elle gravit le prestigieux pilier Bonatti en solo et en libre, sans corde ni assurage sauf pour un bref tronçon déversant. Une gorgée de bonheur pour une ascension éclair: à peine plus de quatre heures. En 1956, Walter Bonatti était entré dans l’histoire en ouvrant sa voie en six jours d’effort. Cette comparaison sur laquelle glose la presse lui semble injuste: «Je connaissais l’itinéraire et je profitais de 35 années de progrès technologiques.» Elle se lance alors le défi d’ouvrir à son tour «sa» voie dans la face des Drus.

Ce qui n’est d’abord qu’une idée, une sorte de rêve, devient un projet sérieux grâce à un homme: Jeff Lowe. Une année plus tôt, l’alpiniste américain a détourné Catherine de la compétition. Il l’a invitée à escalader avec lui la tour de Trango, dans l’Himalaya. Grimpeur d’un niveau exceptionnel, puriste et perfectionniste, pionnier dans le développement du matériel, Jeff force l’admiration de Catherine. Une relation singulière se noue entre les deux alpinistes aux affinités communes.

Dans son autobiographie2, Catherine Destivelle évoque avec pudeur ce «complice» et son précieux soutien. Le Diable est un enfant, roman3 paru ce printemps, éclaire les contours et les ressorts de la relation élective et passionnée qui unit les deux alpinistes au début des années 90. Librement inspirée de la biographie de Catherine, cette œuvre a surgi des confidences que l’alpiniste faisait depuis des années à son amie, la journaliste Hélène Armand.

«Je n’avais pas les mots pour évoquer moi-même l’intimité de cette relation qui a tellement compté pour moi», reconnaît Catherine Destivelle. Aujourd’hui, elle n’esquive pas ce chapitre tout en conservant une part de mystère: «Nous étions deux âmes un peu perdues… Nous n’avons jamais vécu en couple, ça aurait été impossible! Mais quand nous étions ensemble, c’était toujours en montagne pour des projets fous. Et là nous brûlions de la même passion.»

Ces deux-là avaient de l’orgueil et de l’ambition. Ils se sont inspirés, se sont épatés mutuellement. Comme quand Jeff ouvre en solo une voie extrême dans la face nord de l’Eiger en février 1991. Catherine lui réplique quatre mois plus tard en ouvrant sa voie au Dru avec la technique que Jeff lui a enseignée dans les somptueux décors de l’Utah. «Il était tellement à l’aise dans l’extrême difficulté, je le suis devenue à son contact. Il m’a surtout transmis un état d’esprit. Il m’a insufflé la confiance, la tranquillité, la patience.»

Vivant un peu à l’écart dans la vallée de Chamonix, Catherine Destivelle, 52 ans, a aujourd’hui d’autres horizons que les parois vertigineuses. Elle est la mère comblée d’un adolescent passionné de… voile. Heureuse à la montagne, son charisme intact, toujours aussi charmeuse, elle continue à grimper, andante, avec son compagnon Erik Decamp: «Pour le plaisir de lézarder sur le rocher.» A aucun moment l’alpiniste n’idéalise ce qu’elle a accompli. Elle regrette juste que sa voie aux Drus ne sera jamais répétée. Les récents éboulements qui secouent la face ont pulvérisé son itinéraire, tout comme la voie voisine du pilier Bonatti.

Il y a deux ans, Catherine Destivelle s’est rendue au Colorado au chevet de Jeff Lowe, dont elle avait appris qu’il vivait entravé dans sa mobilité et était très affaibli par une grave maladie. Les retrouvailles avec son «maître», elle les a redoutées mais ne les a pas regrettées. «J’avais peur de le découvrir dans une chaise roulante, j’étais impressionnée. Heureusement, dans sa tête il n’avait pas changé. J’ai pu lui dire «Merci, c’est grâce à toi que j’ai accompli tout ça.»


  1. Reinhold Messner, «Femmes au sommet», Arthaud, 2011.
  2. Catherine Destivelle, «Ascensions», Arthaud, réédition en 2012.
  3. Hélène Armand, «Le Diable est un enfant», Editions du Mont-Blanc, 2012.
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