Il fallait le faire: mettre la barre encore plus haut, dépasser le symbole des Jeux d'Atlanta il y a quatre ans et l'image de Muhammad Ali tremblotant. Un champion noir, irrévérencieux, férocement opposé à l'intervention américaine au Vietnam, allumant la flamme olympique. Que pouvaient faire les deux désignateurs en chef des Jeux de Sydney, le ministre olympique Michael Knight et le président du Comité olympique australien, John Coates? Attribuer ce rôle à Dawn Fraser, triple championne olympique de natation entre 1956 et 1964, ou à Betty Cuthbert, ex-star du sprint aujourd'hui atteinte de sclérose en plaques. En choisissant Cathy Freeman, la première Aborigène à avoir représenté l'Australie dans des Jeux olympiques en 1992, comme dernière porteuse de la flamme à Sydney, ils ont fait encore plus fort. Ils ont réussi l'exploit de donner bonne conscience à l'ensemble du peuple australien et de s'excuser indirectement des méfaits de leur gouvernement entre 1910 et 1970, tout en offrant au monde entier l'un des moments les plus symboliques de ces dernières années de sport.

«Je sors du bush»

Cathy Freeman a la peau marron. «Je ne suis qu'une petite Black qui sort du bush et tente de courir le plus vite possible», dit-elle souvent, avec ce mélange de spontanéité et de candeur qui la rend attachante. Comme 100 000 enfants aborigènes, sa grand-mère a été arrachée à sa famille et placée dans une mission dans un but d'«assimilation». Jamais Cathy n'a oublié les récits de sa grand-mère. Jamais elle n'a renié ses origines. En 1994, après avoir remporté la finale du 400 m des Jeux du Commonwealth, c'est tout le pays qu'elle a mis en émoi en agitant deux drapeaux au cours de son tour d'honneur, l'un australien et l'autre aborigène. Ce geste lui a valu les remontrances du chef de la délégation, mais l'appui quasi unanime du pays et un statut de symbole de la cause aborigène. Vendredi, perdue sur la scène de ce stade superbe de 110 000 places, elle paraissait toute menue, fragile comme un oiseau, la gorge nouée par l'émotion et quelques larmes coulant le long de ses joues.

«Ces Jeux, avait-elle répété dans la presse, doivent être l'occasion pour les Aborigènes de faire savoir qui ils sont et de retrouver la place de premiers habitants qui leur revient de droit dans l'histoire de l'Australie.» Quelques heures après une manifestation passée inaperçue de 400 Aborigènes devant le bureau du premier ministre, il aura fallu une cérémonie d'ouverture pour faire un grand pas en avant. Une cérémonie de quatre heures, suivie par plus de 3,7 milliards de téléspectateurs dans le monde entier. Une sorte de culte de l'amitié et de la réconciliation entre les peuples, comme le Mouvement olympique les affectionne. Le budget était énorme (50 millions de francs suisses), le spectacle a été à la hauteur, malgré les quelques «kitscheries» d'usage et l'interminable défilé des athlètes.

Un événement sportivo-symbolique

Entre rituels à la gloire de l'olympisme, tableaux aériens et show hollywoodien élaboré par Ric Birch, le concepteur des cérémonies d'ouverture des JO de Los Angeles et de Barcelone, l'histoire a priori banale de l'amitié entre la petite fille blanche et le chef aborigène a produit son effet. Les paroles d'hommage au peuple aborigène prononcées par Juan Antonio Samaranch aussi. Et l'Australie, soudain, s'est sentie un peu plus unie. Jamais une flamme olympique n'avait suscité autant d'effervescence que durant les cent jours de son périple sur l'île-continent. Jamais le pays ne s'était senti aussi concerné par un événement sportivo-symbolique. On croyait avoir tout vu lors des cérémonies d'ouverture passées. On évoquait la possibilité de voir la flamme allumée par un boomerang enflammé. L'image de Cathy Freeman mettant le feu à une vasque immergée dans un bassin devant une superbe cascade artificielle fera le tour du monde encore longtemps. Les organisateurs des prochains Jeux d'été, en 2004 à Athènes, peuvent déjà commencer à se creuser la tête pour trouver mieux.