Durant la phase de poule de la Ligue des champions, Le Temps rend visite à six anciens vainqueurs de la plus prestigieuse compétition européenne de clubs aujourd'hui tombés dans le rang, pour différentes raisons.

Les épisodes précédents: 

Premier épisode: A Bucarest, la guerre de l'Etoile
Deuxième épisode: Milan, sept fois vainqueur et sept ans de malheur
Troisième épisode: A Hambourg, où l'horloge s'est arrêtée
Quatrième épisode: Les fantômes de la forêt de Nottingham
Cinquième épisode: A Feyenoord, la star, c'est De Kuip

Les stades ont souvent de jolies histoires à raconter, don’t they?

Eric, un sexagénaire à la blague facile et au regard malicieux, délivre quotidiennement celles du Celtic Park aux visiteurs de passage à Glasgow. Après avoir laissé la demi-douzaine de curieux qu’il escorte ce matin-là s’habituer à l’immensité de l’enceinte vue du banc de touche, il désigne du doigt les tribunes, une à une. «Vous vous trouvez au pied de la tribune principale. Sur votre droite se situe la Lisbon Lions Stand, ainsi nommée en hommage aux héros qui ont remporté la Coupe d’Europe des clubs champions au Portugal. Sur votre gauche, la Jock Stein Stand porte le nom de leur entraîneur, le meilleur que nous ayons jamais connu. Et en face, la plus grande tribune n’a pas de nom spécifique.» Le petit homme marque une pause pour ménager son effet, puis reprend dans un sourire: «Il est important de laisser un peu de place pour les exploits à venir, n’est-ce pas?»

Ils se font un peu attendre, à vrai dire. Voilà déjà plus d’un demi-siècle que le Celtic Football Club a atteint le sommet du football européen. C’était le 25 mai 1967, devant les 45 000 spectateurs de l’Estadio Nacional de Lisbonne, face à l’Inter Milan. Une bande de potes tous nés à moins de 50 kilomètres de Glasgow donnait une leçon offensive aux champions d’Italie (49 tirs!) pour s’imposer 2-1 et devenir le premier club britannique à remporter la plus prestigieuse des compétitions.

La 67e minute

Il n’y a pas que les noms donnés aux tribunes du stade pour entretenir le souvenir de ce jour de gloire. «Je crois que tous les gens de ma génération peuvent vous citer la composition exacte de l’équipe ce soir-là… Evidemment que ce succès a façonné l’identité du club, et il continue de l’alimenter», s’enthousiasme David Potter. Cet enseignant à la retraite et historien amateur, auteur d’une somme impressionnante de 30 ouvrages sur son club de cœur, a donné rendez-vous une heure avant le match du soir, en Scottish Premiership contre la modeste équipe d’Hamilton, au pied de la statue de Billy McNeill érigée devant le Celtic Park. «Voyez: vous êtes ici accueilli par le capitaine des Lions en personne. Sur le maillot de nos joueurs, vous verrez l’étoile qui symbolise notre titre européen. Et tout à l’heure, pendant la rencontre, vous entendrez le public chanter…» Il ne résiste pas à l’envie de se lancer lui-même: «Sixty Seven/In the heat of Lisbon/The fans came in their thousands/To see the Bhoys become champions.»

Depuis le cinquantième anniversaire du sacre de Lisbonne en 2017, la Green Brigade – le groupe des supporters ultras – a pris l’habitude d’entonner cette rengaine pour rendre hommage aux héros de 67 à la 67e minute de chaque partie. Ils n’y manqueront pas ce soir-là, alors que leurs Bhoys (avec un «h» pour marquer l’accent local) peineront à se défaire d’adversaires plus coriaces que prévu avant de finalement s’imposer 2-1.

En attendant, les cars fendent par dizaines l’épaisse humidité de la nuit écossaise pour acheminer de tout le pays, mais aussi du nord de l’Angleterre et même d’Irlande, des milliers de fans réjouis vers le Celtic Park. Surnommé «The Paradise», il est sorti de terre dès 1892, totalise aujourd’hui plus de 60 000 places et se garnit facilement même un mercredi soir de décembre pour un match que tout le monde considère comme gagné d’avance.

La douce nostalgie d’une gloire révolue ne suffit pas à nourrir un tel engouement. Les nombreux supporters attendent des victoires, des trophées et de l’allégresse pour accompagner leurs pintes de Tennent’s.

Plafond de verre

Depuis plus de cent ans, le Celtic FC habille ses joueurs de rayures blanches et vertes – verticales jusqu’en 1903, horizontales depuis – et ses saisons de succès. En Ecosse, il a remporté le championnat 50 fois, la Coupe 39 fois et la Coupe de la Ligue 19 fois. Il n’y a, sur la planète football, que les Nord-Irlandais du Linfield FC et surtout l’autre grand club de Glasgow, le Rangers FC, pour se targuer d’un palmarès aussi pléthorique sur le plan national. «Tant que nous battons les Rangers et que nous dominons les compétitions écossaises, lâche un quadragénaire rigolard aux abords du stade, nous autres les fans sommes contents!»

Alors, ont-ils ces dernières années des raisons de l’être. Leur Celtic FC vient de réussir le premier treble treble («triple triplé» en VF) de l’histoire du football écossais et il ne compte pas s’arrêter là. Dimanche, l’équipe du manager Neil Lennon a remporté une quatrième League Cup d’affilée. Il est de plus encore en lice en Coupe d’Ecosse, et en tête du championnat, qu’il a dominé ces huit dernières saisons. Dans le bar lounge d’un hôtel moderne du centre-ville, Matthew Lindsay se désaltère d’une gorgée d’IPA. «Nous parlons d’un club remarquablement bien géré, qui s’appuie sur un business model fonctionnel et dont la stratégie est efficiente à tous les niveaux», applaudit le chef de la section football du grand quotidien écossais The Herald.

Et pourtant rien n’y fait: le Celtic FC compte parmi les monuments déclassés du football international. Il est étranger aux batailles d’influence qui ont ravagé le Steaua Bucarest, à l’inaltérable orgueil qui a coûté sa place en première division allemande à Hambourg ou à l’impossible succession d’un patron omnipotent qui mine l’AC Milan. Mais le temps où il pouvait régner sur l’Europe n’en est pas moins révolu. Avant de revenir à son poste l’hiver dernier, le manager Neil Lennon avait démissionné en 2014 après quatre ans de triomphes écossais, las de voir ses Bhoys buter contre le plafond de verre du football international.

Dans le rapport annuel du club publié en juin dernier, le directeur général Peter Lawwell souligne que «chaque année, l’objectif est de remporter les trois compétitions nationales ainsi que de progresser en Ligue des champions». Mais le board écossais ne se fait pas d’illusions: les millions promis aux participants du premier tour sont davantage à leur portée que la coupe dite «aux grandes oreilles», dont une réplique garnit pourtant l’armoire à trophées de la salle où les dirigeants tiennent leurs séances. «Depuis la création de la Ligue des champions à proprement parler, le Celtic a atteint trois fois les huitièmes de finale, battu une fois Barcelone, une autre Manchester City… Voilà. C’est le genre d’exploits à sa portée actuellement», soupire le journaliste Matthew Lindsay.

Audience mondiale

Jusqu’au milieu des années 1970, le Celtic évoluait dans le même univers financier que les plus grands. Mais à mesure que le football se globalisait, que les frontières s’ouvraient et que les montants en jeu se démultipliaient, notamment ces dernières années avec l’explosion des revenus liés aux droits TV, son appartenance au petit et peu concurrentiel marché écossais est devenu de plus en plus pénalisant. La saison dernière, son chiffre d’affaires s’est élevé à 83,4 millions de livres sterling, soit environ 110 millions de francs suisses, dans une galaxie voisine d’un FC Bâle mais à des années-lumière d’un club comme Manchester United, propulsé par un budget près de sept fois plus élevé (560 millions de livres sterling).

L’époque rugissante des Lisbon Lions est aujourd’hui révolue car le fauve croupit en cage. Ponctuellement ressurgit l’espoir qu’elle s’ouvre. Le Celtic FC et le Rangers FC lorgnent les compétitions anglaises qui, après tout, accueillent bien les Gallois du Cardiff City FC… Matthew Lindsay sourit. «Il y a une spéculation constante autour de cette histoire, mais mon sentiment est que ce transfert ne se fera jamais. La Premier League fonctionne très bien sans les équipes de Glasgow, et les clubs anglais n’ont rien à gagner à les accueillir. Ils redeviendraient en quelques années deux des plus puissants clubs européens.»

Selon lui, seul manque le jackpot des droits TV pour que le Celtic revienne au sommet. Pour le reste, il dispose d’une académie performante, d’une expérience avérée sur le marché des transferts, d’une administration de quelque 500 employés digne des plus grands clubs et, surtout, d’une audience mondiale héritée des conditions dans lesquelles il fut créé en 1888.

Frère Walfrid

A la fin du XIXe siècle vivotaient dans les quartiers est de Glasgow les nombreux Irlandais ayant fui la famine dans leur pays pour ne trouver que la misère en Ecosse. Frère Walfrid, un religieux lui-même immigré, eut l’idée de fonder un club de football dont les recettes permettraient aux enfants défavorisés et aux désœuvrés de manger sinon à leur faim, au moins régulièrement.

De cette vocation fondatrice, le Celtic FC a gardé le goût de l’engagement social mais aussi un lien très fort avec la diaspora irlandaise. Il est non seulement devenu le club étendard des millions de personnes installées outre-Atlantique, mais aussi de tous les fans de football qui, au pays, n’ont pas de vrai grand club d’envergure internationale à supporter. Il compterait 10 millions de sympathisants dans le monde.

«Je crois que cela tient à différentes choses, analyse l’historien David Potter. Il y a évidemment le succès régulier qui joue un rôle, ainsi qu’une certaine tradition de pratiquer un football spectaculaire, mais selon moi, le fait que le Celtic se soit toujours donné pour mission d’accueillir et d’accepter tout le monde est primordial. J’ai le sentiment que les immigrés récemment arrivés en Ecosse se tournent plus volontiers vers le Celtic que vers d’autres clubs, et ce n’est pas par hasard.»

L’homme raconte qu’il pense consacrer son prochain livre à l’histoire de son club en Coupe d’Ecosse. «J’en ai déjà écrit un sur le sujet, mais j’aimerais approfondir», lance-t-il en saluant – il est temps d’aller chercher une portion de chips avant le coup d’envoi du match. Une dernière question à l’observateur avisé: pense-t-il un jour revoir le Celtic au sommet du football européen? «Oh yes. The Celtic will be great again!» C’est peut-être le supporter qui a répondu.


Belles perspectives en Europa League

Avant même d’affronter Cluj en Roumanie, ce jeudi à 18h55, le Celtic Glasgow a assuré sa qualification pour les seizièmes de finale de l’Europa League, grâce notamment à deux succès contre la Lazio.