«Celui qui émerge en Ligue 1 peut réussir partout»

Football Reprise ce week-end du Championnat de France

L’entraîneur de Nice Claude Puel détaille les caractéristiques d’une compétition souvent décriée mais formatrice et très disputée

Champion de France avec Monaco, deux fois sacré meilleur entraîneur de Ligue 1, Claude Puel était cet été avec son équipe de Nice en stage de préparation près de Genève. L’occasion de parler du Championnat de France, qui reprend ce week-end, avec l’un de ses plus fins connaisseurs.

Le Temps: Que vaut le Championnat de France de football?

Claude Puel: La Ligue 1 est une compétition très difficile, avec beaucoup de densité physique, d’aspects tactiques, du pressing et énormément de duels. C’est un championnat très disputé, comme le montrent les résistances que rencontre le PSG, pour moi l’une des quatre ou cinq meilleures équipes européennes. Les Parisiens, avec pourtant un effectif profilé pour la Ligue des champions, ne peuvent prendre aucun match à la légère. Ils sont partout obligés de s’employer parce qu’il y a des données physiques et tactiques très importantes.

La Ligue 1 vaut donc mieux que sa réputation?

– Je la considère comme un championnat très formateur. Le jeune qui est capable d’éclore et de montrer des choses en France peut ensuite voyager n’importe où en Europe parce qu’il trouvera un peu plus d’espace et de liberté pour jouer. On l’a vu avec Franck Ribéry, Didier Drogba, Eden Hazard et bien d’autres. Notre championnat est un peu sous-estimé parce qu’il n’y a pas de grandes vedettes et parce que, à part le PSG, Monaco et Lyon, les clubs connaissent des difficultés économiques. Alors cela donne une ligue où, derrière Paris, trois équipes jouent le podium, trois ou quatre visent les places européennes, et tous les autres peuvent rêver d’une place européenne mais doivent dans un premier temps assurer le maintien. Tout le monde se bat et c’est très dense, très disputé jusqu’à la fin.

Très défensif également?

– Il y a peu d’espace, le jeu est souvent verrouillé. Pour moi, trop d’équipes sont formatées pour reposer sur un gros bloc défensif, une base basse, et pouvoir se projeter avec beaucoup de verticalité dans des attaques rapides.

Est-ce dû aux caractéristiques des joueurs ou à une prudence excessive des entraîneurs?

– Les deux. Il y a à la fois en France beaucoup de joueurs de couleur très athlétiques et très rapides, et aussi la tentation chez beaucoup d’entraîneurs d’aller à l’essentiel, parce qu’il leur faut des résultats et que le championnat est difficile. Il est plus facile de programmer une équipe défensive qui va jouer le contre que d’essayer d’avoir la maîtrise du ballon. Pour jouer le jeu de possession, il faut des joueurs matures, avec de la qualité technique et de l’efficacité devant le but. Comme cette capacité à conclure fait souvent défaut dans notre championnat, l’entraîneur se dit: «Je vais sécuriser derrière et on va jouer le contre.» C’est un peu dommage.

Pourquoi la Ligue 1 manque-t-elle de buteurs?

– Parce qu’elle n’a pas les moyens de les acheter à l’étranger – ce sont les joueurs les plus demandés et les plus chers – ou parce qu’ils sont très jeunes et manquent encore de maturité. Dès qu’ils y parviennent, ils partent à l’étranger.

Comment joue l’OGC Nice?

– Tout le monde nous prend pour une équipe batailleuse mais depuis deux saisons Nice est cinquième ou sixième en termes de possession de balle; cela veut dire que nous essayons d’imposer notre jeu. J’estime que nous avons des qualités adaptées au football moderne, où il convient de posséder à la fois la maîtrise offensive et une solidité défensive. En toute humilité, nous avons l’ambition de former des joueurs pour ce football complet. Cet été, nous avons fait monter Vincent Koziello, qui pèse 56 kilos. Notre effectif fait une place aux profils jeunes et techniques qui ne pourraient pas forcément s’exprimer ailleurs. D’où notre difficulté, parfois, à exister dans ce championnat très rugueux. Nice est depuis trois ans l’équipe la plus jeune de Ligue 1, et la plus jeune d’Europe après la Real Sociedad.

Comment concilier les trois impératifs auxquels l’entraîneur français est soumis: valoriser des jeunes, réussir une compétition, proposer un spectacle?

– Déjà en essayant de faire passer le message que Nice fait avec ses moyens. Avec le quatorzième budget du championnat, nous avons terminé onzième mais, à la mi-saison, cela a engendré des tensions chez les supporters et des polémiques dans la presse. Après une première année exceptionnelle où nous avions fini quatrième, le public et les médias s’attendaient à ce que l’on joue à nouveau le haut du tableau. Mais avec 35-38 millions d’euros de budget – Paris en a 450 millions, Monaco 300 – finir onzième dans un championnat aussi difficile avec l’équipe pratiquement la plus jeune d’Europe, c’est assez exceptionnel. Nous espérons que nos joueurs auront appris de ces difficultés. Pour un jeune, le plus difficile est toujours de confirmer.

Le public vous demande désormais de montrer des valeurs.

– Oui, mais c’est tout à fait normal. Là encore, il y a un décalage entre l’image de l’OGC Nice et la réalité. Partout, les arbitres nous félicitent pour la bonne tenue de nos joueurs. Nous avons la volonté d’avoir, en plus de bons joueurs, de bons garçons bien éduqués, avec des valeurs. Pour nous, c’est très important.

En 2010, vous avez contribué à un ouvrage collectif de réflexion. Vous vous y interrogiez sur l’identité du jeu à la française.

– Historiquement, le football français, c’est beaucoup de technicité, des joueurs avec du talent, des gestes qui sortent de l’ordinaire. Il ne fallait pas perdre cela dans notre formation. Cela va mieux maintenant, avec notamment Paris qui amène de la technique, mais on s’est un peu perdu dans une logique simpliste et une profusion de joueurs de couleur qui ont développé un jeu très physique. Pendant longtemps, la France a été une référence pour les centres de formation. Beaucoup de pays s’en sont inspirés, mais ils n’ont pas fait que copier, ils ont amélioré le modèle. Quand on regarde d’autres nations, y compris la Suisse, on trouve beaucoup de joueurs complets, techniques, tactiques, qui sentent le jeu, et je dirais qu’en France, nous devons faire attention. Nous avons la particularité et la chance d’avoir beaucoup de joueurs de couleur. Ce sont souvent eux qui ont fait la différence, comme Thierry Henry ou Patrick Vieira. Ce sont encore souvent eux qui dominent maintenant, comme Paul Pogba ou Raphaël Varane, mais ce sont des footballeurs complets, avec une technique exceptionnelle, et pas juste des joueurs adaptés à un jeu de course et d’espace.

Ce printemps, l’équipe de France a joué avec cinq joueurs recalés des centres de formation.

– Je trouve que c’est plutôt à mettre au crédit du football français que d’avoir la ressource de permettre à des jeunes qui, à un moment donné, se sont retrouvés en situation d’échec dans les centres de formation d’accéder tout de même au plus haut niveau. Cela montre qu’il reste de belles histoires dans notre football, que tout n’est pas compartimenté, que rien n’est jamais définitif.

«Le football français s’était un peu perdu dans une profusion de joueurs de couleur très forts physiquement»