Une semaine en ballon (4/6)

Les cerises du Perthus

A l’occasion du Salon du livre de Genève, hommage à Raymond Pittet (1927-1985), footballeur, journaliste, écrivain qui, mieux que quiconque en Suisse romande, tissa des liens entre ces univers. Ce quatrième extrait, daté de 1971, plonge dans les messes basses de ce qu’on appelait alors le Nou Camp

Une semaine en ballon avec Raymond Pittet

La démarche«Le football et les Hommes» et Raymond Pittet

Premier extrait: La Coupe du Monde, épouse de son temps

Deuxième extrait: Les enfants du village

Troisième extrait: Jean-Paul et les volcans

Les nuits du Nou Camp étaient des nuits de lumière. On traversait Barcelone par la «generalisima Franco», on plongeait vers l’enceinte et, dans le béton qui conservait la chaleur du jour, on accédait au parterre du football.

Là, sous nous, s’accomplissaient des rites. On le savait, les ayant vécus. Herrera chauffait ses hommes en incantations macumbiennes. Les joueurs, excités dans une grande salle, juraient sur le ballon de s’aider, de vaincre. Herrera était leur grand prêtre. Des employés discrets, vêtus de blanc, épaulettes rouges, préparaient les ballons et les équipements.

Les hommes, en transe, retrouvaient la fraîcheur du vestiaire, la douche tiède. On leur frottait le dos avec de grands linges souples et leurs forces ressurgissaient intactes. Devant eux, de longs corridors. Leurs crampons faisaient un bruit sec, ils ne disaient plus rien. A droite, ils pénétraient dans une petite chapelle et se signaient, après s’être recueillis. Puis, la trappe s’ouvrait et les gladiateurs entraient sous les projecteurs. Cent mille mouchoirs s’agitaient au vent catalan et la magie commençait.

C’est pour cela que l’on retournait à Barcelone. Le printemps nous aspirait. On s’arrêtait à Nîmes pour la terrine et dire bonjour à Firoud. Les routes rectilignes, vers Perpignan, étaient des flèches pointées vers l’Espagne. Nous entrions, du froid, dans la tiédeur du Perthus. Un 30 avril, nous y sucions des cerises et de joie enfantine, crachions les noyaux par les fenêtres, en bras de chemise.

Au septième voyage, il arriva qu’un ami nous invitât à écouter le bruit de la mer. Il connaissait un vieux paysan. La cruche et le pain demeurent sur la fenêtre de l’humble demeure. Jailli sur nos lèvres par l’étroit entonnoir de la cruche catalane, le vin rose et frais inondait nos cravates. De malhabiles, nous fûmes soûls, ce qui n’arrangea rien, mais nos rires partaient jusqu’aux Antilles.

Le football le plus ardent s’était marié au football du Danube. Les Hongrois venaient sur les ramblas, mêlaient leur finesse à la vitesse catalane. Les Bulgares tombaient, les Italiens pliaient, les Anglais terminaient le match écrasés, couchés dans l’herbe, les bras en croix.

- Je ne suis pas Espagnol, Monsieur, je suis Catalan!

L’homme essayait de se tenir droit, la main appuyée sur le bord du bar. Il imitait l’avant-centre, l’ailier et dans une ultime pirouette, s’écroulait en nous traitant de noms d’oiseaux, et même d’autres.

C’est au centre de cette nova de joie, de qualité explosive, que Barcelone tomba par la grâce d’un colonel rondouillard¹, passé de Budapest au Real Madrid, un Real qui paraissait, dans la bronca assourdissante de Nou Camp, avoir condescendu à venir jouer en province. Lorsque Barcelone mitrailla à Berne les poteaux de Benfica, on sut que nos nuits de lumière étaient assombries pour longtemps.

Quand reviendra donc le temps des cerises?

¹Puskas.

Extrait de Le Football et les hommes, Hatier, 1971.

Explorez le contenu du dossier

Publicité