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«Le cerveau est un muscle et les échecs son fitness»

Vladimir Kramnik vit à Genève depuis l’été dernier. Le neuvième joueur mondial participe à l’intégration des échecs au programme scolaire de sa ville d’adoption

«Le cerveau est un muscle et les échecs son fitness»

Jeux Vladimir Kramnik vit à Genève depuis l’été dernier

Le neuvième joueur mondial participe à l’intégration des échecs au programme scolaire de sa ville d’adoption

Vladimir Kramnik est une légende des échecs. Il a été champion du monde de 2000 à 2007 et le seul joueur avec Anatoli Karpov à avoir battu, dans un match, Garry Kasparov. Il a décidé de vivre à Genève, résolument, et pas seulement parce qu’il y payera moins d’impôts que dans sa résidence précédente, Paris, où, dit-il, il versait 63% de ses revenus à l’Etat: «J’ai choisi Genève parce que j’aime cette ville. Parce qu’il est agréable d’y vivre avec des enfants en bas âge. Parce que l’air y est plus pur qu’à Paris et parce que les infrastructures y sont bonnes. En plus, je suis au centre de l’Europe.»

Installé depuis l’été dernier dans la Cité de Calvin, le sportif âgé de 39 ans y côtoie ses compatriotes de la diaspora russe, notamment son ami le milliardaire Gennady Timtchenko. Vladimir Kramnik n’a pas raccroché les gants ni remisé l’échiquier, il continue à participer aux tournois internationaux et reste d’ailleurs, avec 2783 points, Elo le neuvième joueur mondial. En plus de la compétition, il s’intéresse désormais à la transmission de sa passion.

Le Temps: En amenant les échecs à l’école, voulez-vous former une nouvelle génération de champions?

Vladimir Kramnik: J’ai eu la chance de pouvoir fréquenter très jeune une école pour joueurs d’échecs, à l’âge de 7 ans. C’était du temps de l’Union soviétique, l’école était gratuite et le but était de pousser et d’entraîner les futurs champions. Je veux que les jeunes Russes d’aujourd’hui puissent avoir la même chance que moi. C’est pour ça que j’ai fondé il y a deux ans une école à Krasnodar, la région où j’ai grandi, avec l’aide de la Fédération russe d’échecs. C’est une manière de rendre à la société ce qu’elle m’a donné. Même si je serais heureux de contribuer à la découverte de nouveaux talents, mon ambition est différente: je veux mettre à profit les échecs dans l’éducation. Mon but est d’utiliser les échecs comme un outil pédagogique.

– Est-ce la même démarche que vous poursuivez en Suisse?

– Ce que j’ai créé en Russie continue son petit bonhomme de chemin là-bas. Ce qui est vrai des élèves russes l’est aussi des élèves de Genève, la cité où je vis et à laquelle je veux apporter ce que je connais le mieux. L’idée, c’est qu’alors que le cerveau est en plein développement et que l’enfant acquiert des capacités logiques, notamment entre 6 et 10 ans, la pratique du jeu d’échecs est extrêmement bénéfique.

– Concrètement, quels apports avez-vous constatés?

– Le jeu d’échecs aide à développer une pensée logique et cohérente, favorise la capacité de se projeter dans l’avenir, de voir dans l’espace, d’élaborer une stratégie, de concevoir une tactique. Le cerveau est un muscle et les échecs sont une sorte de fitness pour la tête. Ce n’est pas la seule activité à présenter ces caractéristiques. Les mathématiques par exemple offrent presque les mêmes avantages. Mais à la différence de celle-ci, les échecs sont ludiques. Le jeu réunissant deux adversaires, l’interaction est capitale, ce qu’on ne voit pas nécessairement avec les maths. Très concrètement, les enfants qui jouent aux échecs régulièrement obtiennent de meilleurs résultats dans toutes les matières.

– Tous les élèves apprécient-ils ce jeu? N’est-ce pas plutôt pour les garçons?

– Au contraire, les filles seraient plutôt meilleures que les garçons dans les classes. Il faut oublier les clichés. C’est après, et pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leurs aptitudes à jouer aux échecs, que les femmes en général délaissent la compétition. Ma fille a 6 ans et elle pourrait devenir une bonne joueuse. Et si un jour elle voulait devenir professionnelle, je l’encouragerais, car les échecs sont un sport merveilleux.

– Les échecs ne favorisent-ils pas la logique au détriment de la créativité?

– Il n’y a que des artistes dans ma famille. Mon père et mon frère sont peintres. Ma mère est pianiste. J’étais le seul sans talent (rires). J’aime la musique et les arts aussi. La créativité joue un rôle déterminant aux échecs. A cause de l’imagination impliquée dans l’anticipation des coups.

– Mais les valeurs associées aux échecs sont plutôt guerrières?

– Il y a de la compétition dans le jeu. Plutôt qu’à la guerre, je pense que les échecs préparent excellemment au business. La stratégie y est dans les deux cas indispensable, la discipline aussi. Il faut rester objectif pour évaluer au mieux une situation sur l’échiquier ou dans le domaine commercial. Parfois il faut accepter de sacrifier une pièce pour gagner un avantage sur le plus long terme. Ce coup sur l’échiquier s’appelle un gambit (mot anglais signifiant sacrifice). Il a évidemment ses équivalents dans la vie de tous les jours et notamment dans les milieux d’affaires. Chaque coup a ses répercussions, amène à des conséquences. Pour cela, l’école des échecs enseigne le sens des responsabilités.

– Au-dessus de l’échiquier ukrainien et du conflit qui se joue dans l’est de ce pays, le président russe Vladimir Poutine est parfois comparé à un joueur d’échecs. Joue-t-il bien selon vous?

– Je connais bien l’Ukraine et ce qui s’y passe m’attriste. Tous les protagonistes de ce drame, présidents européens, russe, américain et ukrainien auraient mieux fait de s’entraîner davantage aux échecs.

– Pourquoi l’Union soviétique a-t-elle été la patrie de tant de champions?

– Les échecs étaient à l’époque une vitrine pour le pays, juste après le hockey sur glace et le foot. Le rayonnement du pays passait par les exploits des champions comme Anatoli Karpov. Les échecs ont donc été stimulés, financés et instrumentalisés. Il faut dire aussi que lorsqu’il fait moins 20 degrés dehors, qu’il n’y a que deux chaînes de télé disponibles et qu’elles passent les deux un programme sur Brejnev, jouer aux échecs est la meilleure option.

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