Peloton de lumière, peloton de misère. D'un côté, les héros qui gagnent, de l'autre ceux qui souffrent, en silence. On ne peut montrer les premiers avec l'index inquisiteur sur leur réussite sans s'attarder sur les derniers. Mardi matin au Grand-Bornand, Jaan Kirsipuu, l'ex-maillot jaune portant désormais le vert, riait encore. Mais la soupe à la grimace assaisonnée de six cols lui sera servie. Il refusera la deuxième louche. Direction la sortie.

Sur le balcon de l'hôtel voisin, aux dix coups frappés à l'horloge de l'église, Mario Cipollini est apparu, torse nu, une serviette nouée à la taille. Un geste de la main, deux «vieni-vieni» et toute la place s'est retrouvée la tête en l'air. Facétieux coureur qui a récidivé, quinze minutes plus tard, en sortant vêtu en empereur romain et ceint d'une couronne de lauriers dorés. Juché sur une charrette à quatre roues tirée par un cheval noir à crinière blanche, l'empereur Cipollini a parcouru quelques centaines de mètres ainsi déguisé. Mais pas question d'entrer au Village. Le Tour de France n'est pas un cirque, avait averti Jean-Marie Leblanc.

Equipe controversée au sein du peloton pour son sens de la mise en scène et de la provocation, le team Saeco-Canondale avait décidé de célébrer ainsi le… 2099e anniversaire de Jules César. Et, pour que cela soit visible, l'équipe avait troqué sa tunique rouge pour un maillot blanc et doré, décoré de lauriers romains et du fameux «Veni, vidi, vici». Un maillot spécial qu'on a vu jusqu'à ce que la pluie se mît à tomber. D'abord doucement dans la vallée de la Maurienne, puis violemment. Puis, la grêle prit le dessus avant une accalmie et un nouveau déluge dès la frontière italienne franchie. Conditions épouvantables. Et chaussée glissante…

Une demi-heure après l'arrivée de Lance Armstrong, il manquait encore 83 coureurs…. Dans un groupe d'une trentaine de survivants, Carlos Da Cruz est sidéré par ce qui lui est tombé sur la tête. «Epouvantable. Impressionnant cet orage. On avait froid et mal aux mains. Dans ce déluge, tu as l'impression de faire du surplace. J'en ai bavé. Je commençais à avoir des vertiges.» Six minutes plus tard, le gruppetto, plus garni encore, franchissait la ligne. Deux mots échangés avec le soigneur, un gros juron d'un Italien, un ouf de soulagement d'un Français. Direction l'hôtel. Beaucoup plus loin encore, seul dans sa déroute, le baroudeur Jacky Durand: «J'ai été rapidement lâché. Je n'ai eu que cette obsession: arriver dans les délais. Grâce aux encouragements du public, grâce aussi à quelques poussettes.» Et l'empereur Cipollini qui avait promis de monter jusqu'à Sestrières? Dans la descente du Montgenèvre, il est tombé sur la tête. Points de suture au cuir chevelu et abandon. Piètre sortie pour César.