Jamais il n’aura avoué. En lâchant son dernier souffle, mardi 19 janvier à Tione di Trento, Cesare Maestri a emporté avec lui le plus grand secret de l’histoire de l’alpinisme. Pour cet homme de 91 ans, quitter le monde des vivants fut peut-être une libération, la mort l’affranchissant d’un fardeau sous lequel il croulait depuis soixante-deux ans. Même si la presse italienne préfère rendre hommage à l'«Araignée des Dolomites», pour ses voies ouvertes dans ce massif du nord du pays, le nom de Maestri renverra éternellement à une polémique qui hante le milieu alpin depuis 1959.

Ce fils d’acteur converti à l’adolescence à l’alpinisme a beau avoir été principalement actif sur le calcaire des Dolomites, c’est au granite de Patagonie que l’on associe son nom. Plus précisément au Cerro Torre dont il a toujours revendiqué la première ascension. Malgré les doutes et les faits prouvant l’ampleur de son mensonge, Cesare Maestri n’a jamais cédé, créant ainsi un mythe qu’il emporte avec lui dans l’au-delà.

Cure-dent des cieux, le Cerro Torre est une lame acérée dont le sommet, surmonté d’une calotte glaciaire en forme de champignon, pointe 300 jours par an dans les nuages. Couvert de glace, battu par les vents, son altitude est traître. Malgré ses 3128 mètres, le Cerro Torre figure aujourd’hui encore parmi les montagnes les plus techniques à escalader.

L’attrait de l’impossible

Dans les années 1950, elle incarnait la «montagne impossible». Ce sont les observations faites en 1952 par le guide chamoniard de renom Lionel Terray lors de sa première ascension du Fitz Roy (3405 mètres), quelque cinq kilomètres au nord-ouest du Cerro Torre, qui ont mené à cette désignation. Le mot «impossible» peut être dissuasif chez certains. Pour d’autres, dont Cesare Maestri faisait partie, il éveille une fascination qui peut conduire à l’obsession. «Il n’y a pas de montagnes impossibles, mais seulement des hommes incapables de les gravir», a-t-il gardé toute sa vie pour devise.

Pour comprendre le mystère de ce personnage, il faut remonter au début des années 1950. La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever. Dans les montagnes, une nouvelle génération d’alpinistes fait son apparition. Alors que Gaston Rebuffat, Louis Lachenal, Lionel Terray font briller la discipline en France, ce sont Walter Bonatti et Cesare Maestri qui en portent l’étendard en Italie. La face nord de l’Eiger a été gravie pour la deuxième fois, l’Annapurna est le premier 8000 à être foulé (1950) et les regards se tournent vers les faces vertigineuses qui cisèlent le ciel sud-américain.

Pour Cesare Maestri, le défi représenté par le Cerro Torre incarne la possibilité d’une revanche sur le passé. Lui, le jeune et talentueux grimpeur des Dolomites qui a perdu sa mère à l’âge de 6 ans. Lui, le militant communiste rebelle qui dans l’Italie d’après-guerre soutenait Coppi plutôt que Bartali. Lui, trapu, musclé, effronté, estime être à la hauteur d’un tel défi. Il est présenté de par ses ascensions comme maître du 6e degré (plus haute cotation de l’époque). «Ce guide couronné de succès a besoin de reconnaissance, comme un toxicomane de sa drogue», dira Reinhold Messner dans Cerro Torre. La Montagne impossible.

Au départ, une déception

L’obsession de Maestri pour le Cerro Torre se renforce en 1954, lorsque sa candidature à l’expédition italienne sur le K2, deuxième plus haut sommet du monde que personne n’avait encore gravi à l’époque, est refusée. Sa forme est pourtant olympique et son orgueil – conforté par de récentes ouvertures en solitaire et sans corde dans les Dolomites – au beau fixe. Il ne comprend pas ce refus, d’autant plus que le jeune prodige de l’alpinisme Walter Bonatti d’un an son cadet est, lui, accepté.

Cette déception a pour effet de raffermir son caractère belliqueux. Bonatti devient son principal rival. En 1958, tous deux se retrouvent en même temps au pied de la montagne impossible. Ils lancent, chacun de leur côté, une tentative sur la paroi de granite et tous deux échouent. Maestri y voit l’opportunité de devenir meilleur que le meilleur. Il y retournera l’année suivante pour réaliser son rêve.

D’après les propos de Cesare Maestri, le 31 janvier 1959 aurait donc été le jour où avec Toni Egger, son compagnon autrichien il aurait atteint le sommet de la montagne convoitée. Mais si l’on regarde de plus près, tout porte à croire que les deux hommes ne seraient jamais parvenus à sa cime. Mort à la descente, Toni Egger a emporté dans sa chute l’appareil photo qui aurait renfermé les clichés du sommet. Sans témoin, ni preuves de la réussite, seuls les propos de Maestri font foi.

La vérité s’étiole

Aujourd’hui, tout le monde croit au mensonge. A l’époque, le milieu a d’abord voulu se fier à la bonne foi de l’Italien. A son retour, Cesare est glorifié. Lionel Terray lui-même considère son ascension comme «la plus grande victoire de toute l’histoire de l’alpinisme». Cesare Maestri accède au rang auquel son prénom d’empereur le destinait. Mais au fil des ans, le trône sur lequel Maestri se royaume, cette victoire qui permet de justifier en partie la mort de son compagnon de cordée devient bancale.

Au manque de preuves s’ajoutent les incohérences de son récit. Non seulement les descriptions se révèlent être confuses et ne correspondent pas à la réalité observée par les cordées qui l’ont suivi, mais aucune trace de leur passage n’est décelée sur la montagne au-delà de 300 mètres d’escalade. Pas un piton, pas un coin de bois, pas une sangle. Rien, si ce n’est le vent, ne semble avoir troublé la paix du granite désertique du Cerro Torre. En 1970, un journaliste de la Domenica del Corriere ose donc poser la question qu’aucun alpiniste ne voudrait jamais se voir adresser: «Scusa Signore Maestri, êtes-vous vraiment arrivé au sommet du Torre?»

L’aide du compresseur

Stupeur. Maestri nie avoir menti. Jusqu’à son lit de mort, malgré l’évidence du mensonge, l’homme persistera. Plus les preuves à son encontre s’accumulent, plus son obstination se renforce. Alors pour faire face à cette humiliation, il retourne en plein hiver austral, en 1970, sur le Cerro Torre afin de prouver l’improuvable. Mais l’homme ne fait que s’enfoncer. S’il parvient à évoluer (sans parvenir au sommet) le long de son arête sud-est, c’est grâce à l’aide d’un compresseur à essence de 80 kg, qui lui permet de placer des centaines de pitons à expansion. Pour les puristes, cette ligne baptisée la «voie du compresseur» est une balafre qui vient saccager une des plus belles montagnes du monde – elle sera d’ailleurs déséquipée en 2012. Mais ceux qui cherchent la vérité y voient la preuve que Maestri est incapable de gravir le Torre sans avoir recours à des moyens extravagants.

Les années passant, las de devoir répondre à des questions auxquelles il ne trouvait plus de réponse, Maestri a préféré faire du Cerro Torre un tabou. Impossible d’évoquer cette montagne face à cet homme à la barbe blanche qui tenait désormais une boutique de vêtements de sport à Madonna di Campiglio, dans le Trentin-Haut-Adige au nord de l’Italie. Devenu maître de l’escalade en artificiel, il continuait de gravir les montagnes avec la rage du désespoir, semant sur sa route pitons à expansion et coins de bois.

Les rares personnes à avoir pu l’interroger à la fin de son existence se souviennent d’un être possédé et renfermé sur lui-même. «Il avait quelque chose de tragique dans son visage, se remémore Charlie Buffet, directeur des Editions Guérin. Maestri était rongé par le mensonge. C’était un homme pathétique, un mythomane. Il était une pure création d’acteur et aimait se mettre en scène. Même les ascensions dans les Dolomites qui ont fait sa légende étaient inventées.»

Si Cesare Maestri n’a pas été l’alpiniste qu’il aurait voulu être, il a le mérite d’avoir été à la source du mensonge le plus spectaculaire que le monde alpin ait connu. «L’altitude et la notoriété d’une montagne semblent détenir le pouvoir d’augmenter la probabilité d’un mensonge», commente le journaliste Mario Casella, dans son ouvrage Le Poids des ombres.

Dans un milieu où la loyauté est règle d’or, être taxé de menteur correspond à une mise au ban. Mais par la force de sa conviction, Cesare Maestri est demeuré dans le milieu. Mieux: il a même réussi à marquer l’histoire de l’alpinisme. Son objectif, attirer l’attention, a été atteint. Son mensonge étant prouvé, son entêtement fait de lui un être fragile. Presque attachant. «En mourant, il a cessé de souffrir», conclut Charlie Buffet.