Le Temps: Comment expliquer que, sur terre battue, Roger Federer subisse une telle domination de Rafael Nadal?

Isabelle Inchauspé: Dimanche dernier, Federer mène 5-1 avec brio. Puis il perd mollement son service, et tout change. Il a assez d'expérience pour conclure, assez de vécu pour gérer, mais il n'y parvient pas. Toute la question est là: comment un joueur aussi intelligent, doté d'une telle capacité d'analyse, en arrive-t-il à perdre continuellement de la même façon, en reproduisant les mêmes erreurs? Pour moi, la réponse est claire: il y a un prix que Federer n'est pas prêt à payer. Sa passivité le montre.

- Est-ce de la suffisance ou des inhibitions?

- Au risque de choquer, je pencherais pour la fainéantise. Dès que Nadal prend le dessus, Federer abdique. Il ne répond plus. Il devient flemmard. Comme de nombreux surdoués, il est endurant, mais sa résistance à la contrariété est extrêmement limitée.

- Ses proches vous diront qu'il travaille dur.

- Bien entendu. Tous les sportifs de haut niveau travaillent dur, sans exception. J'observe simplement que, au même niveau d'exigence, Federer manque de volonté. Normal: il a tout gagné, il est beau, il est riche, les gens l'adulent. Son environnement ne l'aidera pas à stimuler des émotions qui, aujourd'hui, lui sont nécessaires.

- Quel serait votre conseil?

- Reconnaître la réalité. Cesser de vanter les mérites de l'adversaire et dire tout simplement: «Je n'y arrive pas.» Car c'est la vérité: Federer refuse d'admettre qu'il a «un problème Nadal». Aujourd'hui, l'emprise psychologique est très nette. Nadal a compris la faiblesse de son rival. Il a réussi des retournements de situation invraisemblables et, quel que soit le score, il sait que son ascendant subsiste. Si Federer veut exorciser cette faiblesse-là, il doit la mettre sur la table.

- Ses complexes ne sont-ils pas liés, dans une moindre mesure, à la terre et à Roland-Garros?

- Federer n'a aucun problème lié à la terre battue. Tous ses gestes sont complets et adéquats. La difficulté consiste «juste» à battre Nadal. Et vite, car, si rien ne change, Federer perdra aussi à Wimbledon. Peut-être que Djokovic, à son tour, cernera bientôt sa faiblesse. Je ne voudrais pas paraître alarmiste mais, de toute évidence, cette année sera un tournant décisif dans la carrière de Federer.

- En quoi est-ce déjà perceptible?

- La seule présence de Tiger Woods sur un green induit une érosion inconsciente de la confiance chez ses concurrents. Federer a longtemps exercé la même emprise psychologique. Aujourd'hui, Nadal lui soumet un problème supplémentaire que personne, avant, n'avait même posé. L'aisance ne suffit plus. Les défaites surviennent, et les joueurs n'ont plus peur. Federer doit puiser des ressources ailleurs, dans l'émotionnel. Mais cet effort lui semble insoutenable.

- Est-ce le propre des surdoués?

- La compétition leur demande une ténacité dont ils n'ont jamais eu besoin car, à travail égal, ils progressent davantage. A partir d'un certain seuil de contrariété, ils disjonctent. Zinédine Zidane craque en finale de la Coupe du monde parce qu'il n'y arrive pas, sur une insulte bête et méchante comme il en a reçu mille dans sa carrière. En finale de Roland-Garros, Federer ne peut pas donner un coup de boule, alors il exprime sa frustration en délaissant le combat. Les surdoués obéissent au même mécanisme: ils sont hors norme et, pour que la compétition les transcende, ils doivent y trouver quelque chose qu'ils aiment dans la vie.

- Roger Federer aime-t-il la compétition?

- Je pense qu'il ne l'accepte pas. Il est fasciné par les records, il résout brillamment les problèmes, il est un mathématicien hors pair, mais il s'intéresse peu à la confrontation. Observez comme, dans l'analyse, il est totalement centré sur lui-même, sur le but à atteindre, sur l'équation à résoudre, jamais sur l'adversaire à battre. Inconsciemment, Roger Federer démissionne de la bataille humaine. Il aspire à la reconnaissance unanime, mais il n'accepte pas que la compétition étalonne sa valeur. Il voudrait devenir le plus grand de tous les temps, il le dit, il le pense, mais il ne le vit pas.

- L'approche de Rafael Nadal est-elle radicalement opposée?

- Ce garçon est un compétiteur né. Il met toute sa vie sur chaque point, avec la même intensité à 15-0 ou pour une balle de match. Son approche ne comporte aucun état d'âme lié à l'enjeu ou à la conséquence. Souvent, Nadal est critiqué pour la gestion de son emploi du temps, pour les tournois insignifiants qu'il dispute. Je crois simplement qu'il ne calcule pas. Il s'en fout. Il s'épanouit dans la confrontation et la vit intensément, à n'importe quel degré. Si Federer avait sa culture du baroud, il le battrait à chaque fois. Heureusement, en un sens, la nature équilibre les forces.

- Un champion peut-il changer à 28 ans?

- Dans l'immense majorité des cas, la clé du problème vient de l'entourage, d'un conjoint castrateur ou d'un cercle complaisant. Si Federer est formaté dans le sens de la maîtrise, s'il entend chaque jour qu'il est le plus beau et le plus gentil, il est perdu.

- A-t-il envie d'entendre un autre discours?

- Bonne question. S'émanciper dévoilerait peut-être des faiblesses que Federer n'a pas envie de montrer. Peut-être que casser une raquette le rendrait moins aimable aux yeux des gens. Peut-être que vivre pleinement la compétition le rendrait plus «con», plus égoïste, et que ce changement d'attitude en provoquerait d'autres, beaucoup plus radicaux, dans sa vie privée. Une remise en question est rarement inoffensive.

- Le flegme de Roger Federer n'est-il pas aussi une protection efficace contre la pression?

- Je doute que l'enjeu ait la moindre emprise sur cet homme. Federer sait qu'il peut tout gagner. Les titres et les records sont des problèmes de journalistes, pas les siens. Quand Federer prétend qu'il met cinq minutes à oublier une défaite, je le crois sans peine.

- Sur quelles impressions vous fondez-vous?

- Ce joueur dresse une analyse froide et rationnelle de ses défaites, sans y intégrer l'émotionnel. Federer ne s'extrait jamais du raisonnement. En cela, il a construit un très bon système de défense, une immunité parfaite contre la déception. Il réfléchit toujours en termes d'équation à résoudre mais, dans le cas de Nadal, il ne comprend pas, ou n'a pas envie de comprendre, que l'inconnue est humaine.

- Un coach peut-il l'ouvrir à cette hypothèse?

- Je ne crois pas une seconde que Federer ait besoin de Higueras pour apprendre à jouer sur terre battue. Le coach, ici, est nettement moins prépondérant que l'entourage.

- Tous les conseils sont-ils bons à prendre?

- Evidemment non. L'entourage de Richard Gasquet tente de le transformer en machine et tue son talent. Philippe Lucas prétend avoir construit Laure Manaudou, quand cette fille pense uniquement à fonder une famille. Federer, lui, est le roi du monde. Mais les événements lui imposent une tout autre force de caractère et, pour franchir ce cap, il est condamné à extérioriser sa nature profonde. Quand il pleure sur le court, c'est lui. C'est le vrai Roger Federer. Quand il déploie sa maîtrise avec flegme, c'est un joueur formaté. Et ce joueur montre peu à peu ses limites; même si elles restent au-dessus de la moyenne.

- L'équanimité a aussi transformé le surdoué inopérant d'autrefois en un athlète accompli...

- Comme Picasso avait acquis suffisamment de maîtrise pour s'émanciper, le moment est venu de disjoncter. Federer, désormais, a les moyens de vivre ses tristesses, ses excitations, ses colères, pour activer d'autres émotions, ailleurs. Celles que, précisément, il a désamorcées dans sa jeunesse.

- Est-ce sa personnalité? N'y a-t-il pas une certaine vulgarité, pour l'esthète, à se surpasser?

- Peut-être Federer n'a-t-il pas envie que les gens le voient se battre. Peut-être se plie-t-il sagement à des directives. Peut-être est-ce une question de culture, d'éducation. Quoi qu'il en soit, ses difficultés actuelles, la maladie, les défaites, sont une occasion rêvée de réfléchir à sa carrière puis, s'il en éprouve le désir profond, de l'aborder différemment. Sans se soucier du prix à payer.