Pour les Canadiens, Gaétan Boucher est un double champion olympique de patinage de vitesse. Gaëtan Boucher, avec ë, était aussi Québécois, également monté sur des patins à glace, mais essentiellement connu en Suisse romande. Décédé le 4 mai à l’âge de 60 ans, il était l’un de ces cousins du Canada qui ont fait les grandes heures du hockey suisse. Il étira les saisons jusqu’à un âge avancé avec ses faux airs de rustre et son patinage de ballerine, et cette façon très nord-américaine d’être une tornade sur la glace et la crème des hommes en dehors. Brillants au-dessus d’une moustache exubérante, deux beaux yeux bleus rieurs. Les yeux bleus, c’était pour les dames, la «Big Moustache» pour les adversaires, à une époque où la barbe de play-off n’existait pas encore.

Né le 5 mai 1956 à Princeville, quatrième d’une fratrie de sept, Gaëtan Boucher rêvait comme tous les gamins de la Belle Province d’une carrière en NHL. Il en avait le talent. En 1969, il marque 24 buts lors du célèbre tournoi Pee-Wee, un record qui tient toujours. Mais sorti des juniors, il sent bien que son mètre septante et ses septante-cinq kilos ne suffiront pas. «Pour nous, il y a plus d’espoir en Europe», constate son copain Jean Gagnon. Ils ont vingt ans et pas tout l’avenir devant eux.

A Québec, Gaston Perrin, originaire de Chardonne, tient le Chalet Suisse et, de temps à autre, le rôle d’entremetteur. Il parle de Gagnon et Boucher au pays, du pays à Gagnon et Boucher. L’un ira à Gottéron. L’autre, d’après carte postale, préfère Villars à La Chaux-de-Fonds. En 1976, le HC Villars est un club de Ligue B au prestige pas encore écorné, deux fois champion de Suisse de LNA et 1962 et 1963. L’entraîneur George Bastl (le père du tennisman George et du hockeyeur Mark) le reçoit comme un cadeau du ciel. «On était la petite équipe de montagne, avec 90% de joueurs locaux. Il sortait du lot, c’était évident Il était encore loin d’être un joueur complet et il a beaucoup appris en Suisse mais il a produit le même effet à son arrivée qu’Auston Matthews cette année à Zurich: tout d’un coup, on voyait tous les progrès que l’on pouvait effectuer sur la formation. Il était parfait pour nous: ambitieux, travailleur, très fort physiquement. C’était parfait aussi pour lui. En Suisse, il avait plus d’espace pour s’exprimer, c’était moins agressif qu’au Canada.»

Après être resté huit saisons à Villars, «Big Moustache» voyage beaucoup. Une saison à Lausanne (1984-1985), une à Berne (1985-1986), deux à Sierre (1986-1988), une à Genève (1988-1989). Il change également de nationalité sportive, après sa naturalisation le 6 décembre 1986, ce qui lui permet de participer à deux Championnats du monde et aux Jeux olympiques, chez lui, à Calgary. «A cette époque, il était l’un des rares Romands en équipe de Suisse», rappelle l’ancien défenseur Bruno Kaltenbacher. Malgré ses dix ans en Suisse, malgré son mariage avec une Aiglonne, malgré son statut, il n’avait pas échappé pas à l’enquête de voisinage, ni à l’examen des connaissances sur l’histoire et la géographie. La géographie suisse, il maîtrisait.

Il restera encore cinq saisons (1989-1994) à Bienne, sans doute une de trop. Une dernière pige à La Chaux-de-Fonds (1994-1995) et le revoici de retour à Villars. Entraîneur-joueur, il rase sa moustache pour mieux souffler sur les mêmes braises qui avaient embrasé Villars. La passion, les jeunes, la camaraderie. «Les derbys Lausanne-Villars étaient chauds, se souvient Bruno Kaltenbacher. Boucher était vraiment la vedette.» C’est qu’à la quarantaine passée, il montre encore l’exemple sur la glace. «Je m’étais juré d’en garder sous les patins pour revenir ici…», dira-t-il. Il ne jouait tout de même plus en 2002 lorsque son fils Dannick intégra la première.

En 2013, il avait repris l’équipe. «Il voulait relancer le club, le ramener en haut du classement de première ligue, se souvient Sergeï Aschwanden, le responsable des sports de Villars. Ici, il était encore une figure et je pense qu’il le restera.»