La glace de la patinoire des Vernets, à Genève, a disparu sous le sable et le gravier. Autant qu'il en faut pour dessiner vingt-six pistes de 4 mètres de large pour 15 de long. Sa halle résonne du bruit métallique de boules de pétanque qui se heurtent. Multiplié par cinquante, soit le nombre de pays prenant part aux Championnats du monde qui ont commencé hier, le vacarme métallique prend une ampleur entêtante dans la chaleur de la halle. Assis sur une chaise réservée aux joueurs, l'arbitre international Francis Duez regarde un membre de l'équipe de Finlande lancer le cochonnet. Le premier jour de compétition aura été tranquille pour lui et ses deux collègues. «Nous sommes appelés pour des points de détail. Le problème est que la pétanque est le seul sport dont les joueurs ignorent les règles», dit-il en souriant. Réunissant des pays peu expérimentés, ce jeudi était un peu le jour «des équipes familiales». Lorsqu'on arrivera dans «le carré d'honneur», soit les éliminations directes, prévient-il, les arbitres seront sur le gravier.

Atteindre ce groupe de seize, c'est le rêve de bien des boulistes. Et le niveau, en quelques années, s'est relevé de beaucoup, disent les observateurs. «Nous y sommes parvenus il y a sept ans, se souvient Tony Hill, coach de l'Angleterre. Et nous voulons le refaire.» Sa sélection compte un informaticien, un ingénieur et un chef de cuisine. Gianni Laigueglia, lui, est banquier à San Remo. Son employeur lui accorde une semaine de congé pour les Mondiaux. L'Italie a laissé peu de chances aux Anglais, qui se sont rattrapés en écrasant les Russes. Pauvres d'eux: pour leur première participation, ils avaient suivi un entraînement spécial, avec stage dans le Jura français.

La pétanque de compétition a ceci de drôle qu'elle redessine la carte géopolitique des sports établis. Dans quelle autre joute aurait-on pu voir, comme hier, deux heures d'un affrontement minutieux entre le Sénégal et les Etats-Unis qui se termine par la victoire des Africains sur les gendarmes du monde (13-12)? L'Afrique est en force à Genève. Madagascar n'a eu aucune peine à battre la Norvège et à se qualifier pour les 16es de finale. Battu par la Suisse, le Mali a dominé la Suède (13-8) pour la rejoindre en 16es. Le Cameroun a gagné le titre des boulistes les plus stylés. Bonnet jaune-vert-rouge, baskets de marque flambant neuves, survêtement blanc sponsorisé frappé de deux lions aux crinières royales sur la poitrine, les trois joueurs noirs avaient fière allure. Mohamed Ferdjani et son crâne luisant à la lumière des projecteurs aussi. «Momo», comme tout le monde l'appelle ici, en est à ses 27es Mondiaux pour une médaille d'or, quatre d'argent et trois de bronze. «Je suis venu de Tunisie pour gagner», dit-il en souriant.

Hiroyuki Yanagisawa est plus modeste. Responsable de la Fédération japonaise de pétanque, il est à Genève surtout pour se frotter à des équipes plus expérimentées. Les boules, il ne les jette que depuis quatre ans: c'était une option sportive à l'Université. Avec ses deux acolytes, ils ont eu l'air aussi surpris de se qualifier contre Andorre que ceux qui les ont observés. Parmi eux, Magali Bressoud, d'Ecublens, est venue «voir de beaux bras. De ceux qui sont droits au tir, qui ne maillent pas.» Pas ceux des Australiens, donc. S'ils ont fait forte impression dans l'épreuve de tir, les malheureux sont venus des antipodes pour perdre deux fois en triplettes. «En réalité, nous conduisons également un sondage par écrit auprès des boulistes, dit Chinka Stell, le capitaine. Nous voulons organiser un tournoi à Melbourne en demandant l'appui du gouvernement. Ces dernières années, le marché australien a été envahi de boules très bon marché fabriquées en Chine. C'est devenu à la mode de s'en offrir pour Noël, si bien que beaucoup d'Australiens en ont dans leur cave. Notre défi est de les en faire sortir.»

Les pastis Ricard accepteraient-ils de devenir sponsor en Australie? A Genève, la boisson anisée est absente: elle offrait dix fois moins que ce que les organisateurs demandaient pour être sponsor principal. Ce sont les vins genevois qui ont pris la place.