La neige comme un blanc et froid linceul, encore. Lundi 2 avril, près de Chamonix, une avalanche sous la Pointe-Alphonse-Favre, dans le massif des Aiguilles rouges, a emporté un groupe de randonneurs et tué l’un d’entre eux. Stupeur: il s’agit d’Emmanuel Cauchy, 57 ans. Une figure, une personnalité, un homme apprécié, aimé et respecté dans le monde de l’alpinisme et du secours en montagne.

Pour tous, Emmanuel Cauchy était «Manu» ou «Docteur Vertical». Ce médecin urgentiste originaire de Normandie avait créé en 2004 l’Institut de formation et de recherche en médecine de montagne (Ifremmont) et pratiquement «inventé» le métier de médecin de montagne.

En 1988, jeune interne à l’hôpital de Chamonix, il constate que les secours en montagne ne sont pas médicalisés. «Les secouristes faisaient ce qu’ils pouvaient, ficelaient le blessé, et nous, on le recevait aux urgences», expliquait-il en 2005 dans son livre Docteur Vertical. Mille et un secours en montagne (Editions Glénat). Il imagine des médecins alpinistes capables d’embarquer dans un hélico secoué par une tempête, d’intervenir suspendus en rappel dans une crevasse ou de redescendre un blessé en traîneau. C’est dans cette «médecime», selon la jolie formule de Libération, qu’il avouait se sentir le plus à l’aise et le plus performant.

Beaucoup lui doivent des doigts, une main, la vie

Emmanuel Cauchy a ainsi traité plus de 1000 blessés à même la glace ou la neige. Au fil des années, il avait constitué une expertise unanimement reconnue, établissant notamment un protocole dans le traitement des gelures et développant des connaissances nouvelles dans le traitement de l’hypothermie et de l’hypoxie (manque d’oxygène). Beaucoup lui doivent des doigts, une main, les deux pieds ou même la vie tant l’hypothermie transforme les corps en porcelaine. Il transmit son savoir dans une chronique médicale publiée dans le magazine Vertical (d’où son surnom), puis au travers d’une plateforme de télémédecine pour conseiller à distance les alpinistes pris au piège.

C’est ainsi qu’il avait contribué par téléphone au sauvetage en janvier dernier de l’alpiniste française Elisabeth Revol, victime de graves gelures lors de sa tentative de l’ascension du Nanga Parbat dans l’Himalaya. «Ces deux derniers mois, il m’a été d’une aide si précieuse», a déclaré lundi la rescapée à l’AFP.

Dernier projet à Genève

Tout récemment, Emmanuel Cauchy avait ouvert à Onex (GE) le centre Sport Altitude, où deux chambres à hypoxie normobarique permettent de simuler les effets de l’altitude. Le Temps l’y avait rencontré le 26 mars. De cet ambitieux projet, lancé avec son associée, la docteur Sandra Leal, il espérait proposer un outil précieux aux alpinistes, randonneurs, sportifs de haut niveau mais aussi aux milieux médical et scientifique, intéressés par les effets de l’hypoxie dans la réadaptation vasculaire, le traitement de l’obésité et bien sûr la médecine de montagne.

Dans son rapport à la montagne, la fascination de l’alpiniste l’emportait toujours sur la désolation du médecin. «Chaque année, je secours de jeunes alpinistes, je ne peux pas les engueuler, j’ai fait pareil. Tous les alpinistes font les mêmes conneries à moins d’avoir assez d’argent pour se payer un guide. Je ne suis pas là pour juger. Et puis qui peut se vanter de savoir avec certitude si une pente neigeuse va tenir?» avouait-il en 2005 à Libération.

A propos de la mort, Emmanuel Cauchy disait: «Quand on débute, on en parle beaucoup. Puis on voit tomber ses amis. Au bout de quinze ans, on n’en parle plus. La mort fait partie du jeu.»