Tous les chemins mènent-ils à l’or? La question revient à chaque Mondiaux ou JO. Tant les attitudes, à l’approche du grand plongeon dans la course d’un jour, varient d’un athlète à l’autre. Dessinant clairement deux tendances.

La première consiste à refouler l’insolite pour s’enferrer dans la conviction que l’importance de l’affaire ne doit surtout pas influer sur la manière d’appréhender l’épreuve. «Je ne change rien à ma routine habituelle, sinon ça ne va pas. Je vais aborder la course comme une autre», prévient Silvan Zurbriggen en ce vendredi, veille de la descente mondiale. A croire qu’ils se sont passé le mot dans l’équipe de Suisse: «Certes, ce sont des Mondiaux, mais je suis encore jeune et je dois m’efforcer de prendre ça comme une autre course pour éviter d’être impressionné par l’enjeu. Sinon, j’encourrais le risque d’être trop nerveux et ce ne serait pas bon», lâche à son tour Beat Feuz, champion du monde juniors de descente en 2007, pour ce qui sera sa première expérience planétaire chez les grands. Chez Didier Cuche, la question même d’une éventuelle approche spécifique pour ces rendez-vous d’un jour est devenue taboue. Le Neuchâtelois s’efforce d’y voir là le simple prolongement des semaines précédentes. Ce qui, en l’occurrence, pourrait l’aider à honorer son statut de grand favori. S’il parvient à s’envelopper du même état de grâce qui lui a permis de survoler le débat récemment, à Kitzbühel et Chamonix.

L’autre tendance, à l’inverse, pousse les athlètes à davantage d’excentricité, au besoin à se laisser porter par l’ampleur de l’événement. «J’essaie de trouver la bonne inspiration, d’embrasser l’idée que je fais partie de quelque chose de plus important. Aux Jeux, j’étais allé à la cérémonie d’ouverture. Ici aussi. Ça me permet de m’imprégner de l’ambiance», confie Aksel Lund Svindal, homme de grands rendez-vous, avec huit médailles dont un titre olympique et trois mondiaux. «Au lieu de tourner cette effervescence en stress, j’essaie au contraire d’en tirer une énergie supplémentaire. Aux Jeux, quand on parlait avec les psychologues du sport, ils nous disaient de prendre la course comme un entraînement. Et je me disais: «Même pas en rêve. Je ne ferai pas ça». Comment peux-tu être au départ d’une descente olympique, faire partie des favoris, et prétendre que c’est une journée comme une autre? Combien de personnes ont l’occasion de vivre une telle expérience dans une vie? Tu as envie de te souvenir de ce moment pour le restant de tes jours. Et donc d’essayer de l’épouser plutôt que de l’ignorer. Pour être sûr de tout donner.» Le bel Aksel applique la même philosophie que son célèbre compatriote Kjetil-André Aamodt qui, l’an dernier à Whistler, confiait à L’Equipe: «Aux Jeux ou aux Mondiaux, je pensais: quatrième, c’est zéro. Je dois tout risquer, tout. J’étais prêt à mourir pour une médaille.»

Ne pas fuir l’inhabituel, mais au contraire y puiser ce supplément d’âme nécessaire à l’exploit. C’est ce que fait Bode Miller, autre expert des courses d’un jour, qui cumule dix médailles dont cinq en or. «Si tu parviens à convertir l’atmosphère particulière d’un grand événement en enthousiasme et en inspiration, tu peux parvenir à livrer une performance extraordinaire au sens propre du terme», explique l’Américain du haut de ses 33 ans. «Quand tu es jeune, tu es excité par une simple course de Coupe du monde. Mais quand tu vieillis et que tu as déjà tout fait un paquet de fois, tu dois construire l’événement dans ta tête, aller au-delà de l’excitation et de l’émotion, le laisser monter en puissance pour trouver une inspiration supplémentaire. C’est une de mes forces. Je parviens à utiliser cette inspiration pour skier à un niveau plus élevé encore que d’habitude.»

Bruno Kernen, champion du monde de descente à Sestrières en 1997, ne croit pas ceux qui nient le caractère original d’une épreuve de grand championnat. «Il y a forcément un moment, que ce soit dix, cinq ou une minute avant le départ, où tout skieur réalise que non, ce n’est pas une course comme une autre.» Comme Miller et Svindal, le Bernois avait besoin de marquer la différence. «J’ai toujours cherché l’esprit des Jeux ou des Mondiaux. J’avais besoin de m’imprégner. Quand je pouvais, j’allais à la cérémonie d’ouverture, sinon je la regardais à la télévision, tout seul, et je dessinais mes objectifs dans ma tête. En 2002, à Salt Lake City, nous étions avec tous les athlètes suisses dans une maison à Ogden, au milieu de nulle part. A peine un panneau avec les anneaux olympiques. C’était glauque. Au bout de trois jours, j’ai compris que ça allait être difficile. Et ce furent des Jeux catastrophiques.» Quatre ans plus tard, aux JO de Turin, il a retrouvé les repères nécessaires pour cueillir le bronze en descente. «Il y avait de nombreux parallèles avec les Mondiaux de 1997. A commencer par mon numéro de dossard, le 14. Ça m’a rendu nerveux, dans le bon sens du terme.»

Le Jour «J», les adeptes du long fleuve tranquille s’accrochent à leurs habitudes. Les plus fantaisistes improvisent. «Je ne suis pas le genre à suivre toujours la même routine», glisse encore Svindal. «Chaque jour est différent. Parfois tu as besoin de monter en tension, parfois tu as besoin de te détendre.» Pour Miller, le tempérament de la piste dicte l’attitude: «Selon la pente, tu cherches à être relax pour skier de manière fluide, ou au contraire, tu cherches à être agressif pour attaquer. Dans ces cas-là, tu te mets dans un «mood» différent avec des pensées violentes et méchantes. C’est un défi. A chacun sa méthode.» On verra ce samedi quel chemin mène à l’or.