Pour qui n'est pas mordu de course à pied, le concept des meneurs d'allure, ou lièvres, peut sembler aberrant: en quoi le fait de suivre quelqu'un peut-il vous aider à supporter la fatigue et maintenir la cadence? Comment expliquer que, sans ces carottes ambulantes, la plupart des records actuels n'auraient pas été établis? Le 28 septembre dernier, lorsque Haile Gebreselassie a battu le record du monde du marathon en 2h03'59'', à Berlin, il a utilisé des meneurs d'allure. La raison est simple: maintenir la cadence malgré la souffrance est si pénible que toute compagnie s'avère bienvenue pour reprendre courage. Voilà pourquoi tous les grands marathons du monde - tel celui de New York, qui aura lieu le 2 novembre - font appel à des lièvres pour motiver les pelotons. «Ce sont des animateurs. Leur rôle n'est pas seulement de donner le rythme, mais aussi d'encourager et de conseiller les coureurs», explique Philippe Rochat, responsable des treize meneurs d'allure du Lausanne-Marathon, qui s'est déroulé hier et a vu la victoire de l'Erythréen Zeremariam Berhe et de la Kényane Pauline Atodonynang

Ceux que l'on appelle également «pacemakers» courent avec un dossard et une puce électronique qui leur valent de figurer au classement, comme tout le monde. Mais leur chrono est connu d'avance, avec un pronostic d'une extrême fiabilité: «Ils arrivent toujours à la minute près», souligne Philippe Rochat. C'est-à-dire que les pacemakers adaptent leur vitesse à des temps de passage précis, de manière à boucler le marathon en 3h59' lorsque leur mission est d'arriver en 4h, par exemple.

«J'aime bien penser que je ressemble à un berger qui emmène ses moutons», confie Olivier Jeannet, l'un des deux lièvres qui ont effectué le marathon lausannois muni d'un ballon portant l'inscription «3h45». «Je les fais toujours courir par deux. On ne sait jamais, s'il y en a un qui devait avoir un problème...», glisse Philippe Rochat. Des couleurs standards ont été adoptées au niveau international: rouge pour le ballon de 3h, jaune pour celui de 3h15, bleu pour un chrono de 3h30, jusqu'au rose bonbon pour les participants qui espèrent terminer en 4h30. Les marathoniens n'ont qu'à choisir leur ballon et embarquer.

D'une certaine manière, les meneurs d'allure sont à la course à pied ce que le covoiturage est au transport automobile. Les passagers sont donc logiquement tenus de respecter les horaires fixés: tous ceux qui n'arrivent pas à soutenir le rythme imprimé par le détenteur du ballon sont abandonnés sur le bitume. «On ne peut pas les attendre», regrette Olivier Jeannet. Reste alors la possibilité de monter dans la voiture suivante: «On récupère beaucoup de gens du ballon précédent. C'est fou le nombre de gens qui pensent qu'ils vont pouvoir te suivre et qui décrochent en route. Cela prouve qu'ils sont partis trop vite. En général, il y a une bonne cinquantaine de personnes derrière toi au début et, à l'arrivée, ils ne sont plus que cinq ou six. Tu vois un peu le rapport... A partir de la mi-parcours, on les voit tomber comme des mouches», témoigne Daniel Laubscher, l'un des deux meneurs d'allure assignés au ballon de 4h.

«Les gens ont tendance à se surestimer», confirme Olivier Jeannet, qui affiche un record personnel de 3h mais court en 3h45 en tant que lièvre. Président du club Spiridon romand, Philippe Rochat recrute ses hommes parmi des marathoniens confirmés qui courent largement au-dessous de leurs capacités. «J'ai remarqué qu'il fallait que je fasse attention à ne pas trop afficher ma facilité. Il m'est arrivé d'encourager les gens qui me suivaient en courant à reculons à 12 km/h. Puis j'ai réalisé que mon aisance pouvait peut-être les gêner. Pour eux, c'est vraiment difficile de maintenir la cadence», dit Olivier Jeannet.

Les lièvres - que l'on appelle «lapins» au Québec - font donc l'impasse sur leurs propres rêves chronométriques. C'est même ce qui les attire dans ce job altruiste. Ils ont tous, ou presque, atteint l'âge où il devient difficile d'améliorer son record personnel. Ils préfèrent à présent courir pour le plaisir. «En mettant 4h, je n'ai pas de courbatures le lendemain, rien. Ce n'est pas comme ces marathons où tu termines cassé parce que tu y es allé à fond. Chacun doit faire ses propres expériences, mais je pense vraiment que si tu veux profiter, il faut garder une certaine marge», réfléchit Daniel Laubscher.

A la tête du Spiridon romand, Philippe Rochat dispose de 25 meneurs d'allure qui œuvrent quasi bénévolement sur tout le territoire suisse. Daniel Laubscher a déjà servi de lièvre trois fois au Lausanne-Marathon. Olivier Jeannet a été engagé plus d'une dizaine de fois aux quatre coins du pays. Ces chaperons ne sont pourtant pas toujours bien perçus. Certains esprits critiques y voient une forme de tricherie. Les plus radicaux établissent même une comparaison avec... le dopage!