Il y a encore quelques années, voire quelques mois, les skieurs de vitesse étaient fiers de dire: «Dans notre sport, il n'y a ni vedette, ni prise de tête.» L'absence de médiatisation et de retombées financières faisait de ces fusées humaines des êtres à part dans le milieu du ski. Aujourd'hui, les choses ont bien changé. Les meilleurs spécialistes de cette discipline spectaculaire qu'est le kilomètre lancé (KL) s'étaient donné rendez-vous le week-end dernier à Vars à l'occasion des Mad Masters Yoz-Winter Games, les premiers jeux extrêmes d'hiver organisés en Europe.

Dans la station, au milieu des snowboarders, freeriders et autres fondus de nouvelle glisse, les «kaélistes» passaient inaperçus ou presque. Mais sur la piste de Chabrières, la plus rapide au monde, ce sont eux qui allaient assurer le spectacle avec des vitesses dépassant régulièrement les 220 km/h (233,643 km/h pour le vainqueur). Dans l'aire d'arrivée régnait pourtant un malaise facilement perceptible. «Franchement, je me demande ce que je fais ici, constatait le Suisse Roger Stump (224,019 km/h dimanche en finale). Tout cela devient ridicule.» Une opinion partagée par un grand nombre de skieurs présents dans les Alpes du Sud. Non pas à cause des problèmes d'organisation rencontrés pendant la compétition – «on commence à avoir l'habitude» –, mais plus sûrement parce qu'il est coutume d'appeler «l'objectif 250 km/h».

Franchir une barre mythique

A l'origine de ce projet un peu fou, le Français Philippe Billy, actuel recordman du monde avec 243,902 km/h, le champion du monde américain Jeffrey Hamilton (242,915 km/h) et l'Autrichien Harry Egger (241,611 km/h), soit les trois skieurs les plus rapides de la planète. «Battre le record du monde devenait presque impossible en compétition, explique Philippe Billy. A cause des conditions météos, du nombre de concurrents et de différents paramètres qui freinaient notre progression. Aussi, l'an passé, nous avons décidé de mettre toutes les chances de notre côté pour franchir la barre mythique des 250 km/h.»

Le vent de la contestation

A savoir une période d'attente de plus d'un mois, entre mars et avril, pour obtenir les conditions de neige et de météo favorables à cet exploit et surtout une modification substantielle de la piste de Chabrières. «Je pense sincèrement qu'en l'état actuel des choses, mon record du monde était la limite de cette piste, poursuit le Français qui a préparé et testé son matériel à l'institut aérodynamique de Zurich. Nous avons donc décidé de rajouter à son sommet une rampe en bois (!) de 20 mètres de haut sur laquelle nous prendrions le départ.» Une opération qui a suscité crainte et incrédulité dans la région.

Et s'ils ont finalement donné leur accord, le maire de Vars et le procureur de la République n'ont jamais véritablement cautionné cet «objectif 250 km/h». Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls. Car le vent de la contestation est venu des «kaélistes» eux-mêmes. Pas tous bien sûr, car les trois hommes sont respectés, tant pour leur palmarès que leurs actions en faveur du KL. Mais certains n'arrivent toujours pas à comprendre pourquoi ce grand défi leur est interdit. «Si l'un d'entre eux nous prouve qu'il peut supporter une telle vitesse, la porte lui est grande ouverte», se justifie Philippe Billy.

Une explication qui, on s'en doute, ne satisfait personne. La preuve en a encore été donnée le week-end dernier. Après plusieurs reports, Philippe Billy et ses deux compères avaient fixé le jour J pour le lundi de Pâques (la tentative a finalement eu lieu mardi), soit le lendemain même de la course des Mad Masters. Et, en guise d'entraînement, ils comptaient bien participer à cette dernière épreuve. Au bout du compte, seul Jeffrey Hamilton a eu cette chance, Philippe Billy et Harry Egger se voyant simplement autorisés (après un vote à mains levées plutôt agité) à officier en qualité d'ouvreur. Et encore, sans que leur vitesse ne soit ni affichée ni homologuée.

De l'avis général, cette course effrénée au record sert la cause des trois skieurs engagés, mais nullement le ski de vitesse. Philippe Billy a beau assurer que jamais les médias n'ont autant parlé de son sport, la crédibilité des exlus de l'objectif 250 km/h est aujourd'hui en jeu. «Si vraiment ils réussissent ce record, qui va s'intéresser à des courses à 190 ou 200 km/h?», entendait-on dans l'aire d'arrivée. Une crainte justifiée si l'on se réfère à l'exemple de l'athlétisme. Mardi pourtant, la tentative a échoué (239 km/h pour le plus rapide, Jeffrey Hamilton), mais les trois hommes se sont donné d'ores et déjà rendez-vous en l'an 2000 pour atteindre l'objectif. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle?