Équitation

Le cheval, plus noble conquête de la femme

Le Concours hippique de Genève rassemble tous les amoureux du cheval. Ce sont pour la grande majorité des femmes. Un phénomène récent, rare dans le sport, et plus nettement observable à la base qu’au sommet

A Palexpo, les bottes de paille sont restées et il est toujours question de sauts, de montures, de fourches et de paddocks. Mais d’une semaine à l’autre, du Supercross au CHI, de la moto à l’équitation, deux changements radicaux se sont opérés: il y a beaucoup moins de bruit et beaucoup plus de femmes.

Peu de grandes compétitions sportives sont aussi féminisées que les concours hippiques. A Genève, ces dames sont majoritaires partout. Dans le public où, les grands soirs, Steve Guerdat a droit à un accueil digne de Claude François. Dans l’organisation de l’épreuve où, du service de presse aux bénévoles, tout repose sur elles. Autour des chevaux où les «hommes de piste» sont en fait, aux quatre cinquièmes, des femmes. En bas des chevaux, où les grooms masculins sont presque des singularités. Et bien sûr sur les chevaux. Pour le Jockey Club du jeudi matin (une épreuve pour amateurs de niveau national), 50 des 68 concurrents sont des cavalières.

Ce constat reflète une réalité: l’équitation est aujourd’hui un sport féminin. Dans la plupart des pays occidentaux, les femmes et surtout les jeunes filles représentent 70 à 80% des licences. En Suisse, c’est le deuxième sport le plus pratiqué par les femmes après le ski et, en conséquence, leur deuxième source d’accidents. «L’équitation est le seul sport populaire où les femmes se blessent plus que les hommes», remarque le Bureau pour la prévention des accidents.

La Fédération équestre internationale (FEI) recensait en 2016 pour ses compétitions (tous niveaux et toutes disciplines confondus) 75 500 cavalières et 48 718 cavaliers. De 1986 à 2014, la FEI a été dirigée successivement par trois femmes, certes toutes de sang royal. Actuellement, son secrétariat général (six personnes) compte cinq femmes, dont la Suissesse Sabrina Ibáñez, secrétaire générale depuis 2014. On dénombre également des femmes parmi les propriétaires de chevaux ou les mécènes.

En Suisse, 21 événements sportifs sont regroupés sous l’appellation Swiss Top Sport. Seuls trois sont présidés par des femmes: l’épreuve de Coupe du monde de ski de fond de Davos et les concours hippiques de Saint-Gall (Nayla Stössel) et Genève (Sophie Mottu Morel).

De l’animal de rente à l’ami

D’autres sports sont majoritairement pratiqués par des femmes, comme la gymnastique ou le patinage artistique, mais aucun n’a connu la mutation vécue par l’équitation depuis environ un siècle. Il faut rappeler que, longtemps, ce fut un sport militaire. Napoléon, Guisan, Dufour, le héros militaire est à cheval et la statue équestre presque un genre en soi. En sport, la FEI était dirigée dans l’entre-deux-guerres exclusivement par des hauts gradés et de 1920 à 1936, seuls les militaires, sélectionnés par le commandant de cavalerie, participent aux Jeux olympiques. «Lorsque en 1972, les Chambres fédérales votèrent la suppression de la cavalerie, beaucoup ont pensé que c’était la mort de l’équitation», se souvient Alban Poudret, rédacteur en chef du magazine Le Cavalier romand.

Ce fut tout le contraire. Il n’y a jamais eu autant de chevaux et de femmes pour les monter. Mais pourquoi elles? L’écuyère moderne est le résultat du croisement de plusieurs mutations ayant trait à la perception de la femme, du cheval et de l’équitation. En France, une circulaire de 1909 autorise les femmes à porter le pantalon «seulement pour faire du vélo et du cheval», ce qui généralise progressivement la monte «masculine», plus stable que la station en amazone. Les femmes sont admises aux Jeux olympiques en 1952 pour le dressage, 1956 pour le saut, 1964 pour le concours complet.

Le cheval, parallèlement, change de statut. L’animal de labeur devient un compagnon de loisir, un ami, presque un enfant. On ne le dresse plus, on l’éduque. La femme y prend sa place, d’autant que s’occuper de sa monture, la soigner, la nourrir, prépare la jeune fille à son futur rôle de mère. C’est la thèse (parfois controversée) de l’anthropologue Catherine Tourre-Malen, auteure de Femmes à cheval, pour qui «la cavalière renoue avec les stéréotypes traditionnels des fonctions féminines au sein du foyer […] L’équitation prépare les petites filles au souci de l’autre, tout comme elle les prépare aux tâches domestiques, au travers de l’entretien des écuries.»

Le courant psychologique, résumé par cet extrait issu de Psychologies Magazine, soutient que «les filles, moins extraverties, ont des besoins en plein accord avec la rigueur, la finesse du geste et la patience qu’exige l’apprentissage de l’équitation. A l’adolescence, où elles se plaignent de l’immaturité de leurs copains, la relation avec le cheval remplit une fonction affective stabilisatrice.»

Huit femmes dans le top 100

La sociologie souligne combien, même en pantalon, l’équitation féminine reste «acceptable» pour les hommes. Les écuyères sont souvent fines, minces, élégantes. Elles n’ont pas droit aux remarques désobligeantes des joueuses de football. Et puis, écrit encore Catherine Tourre-Malen, elles concèdent une «défection silencieuse»: elles laissent aux hommes le bastion du haut niveau.

Jeudi soir à Palexpo, pour la première épreuve internationale (le Credit Suisse Geneva Classic), il n’y avait plus que 8 femmes sur 52 inscrits. Un ordre de grandeur représentatif du classement mondial où les cavalières ne sont actuellement que 13 dans le top 100. La mieux classée, l’Américaine Elizabeth Madden, est 25e. En saut d’obstacles, quatre femmes ont remporté une médaille olympique individuelle (dont la Suissesse Heidi Robbiani en 1984) mais la médaille d’or est revenue 25 fois sur 25 à des hommes.

Mais là encore, les choses bougent, lentement. En Suisse, le cadre élite et élite jeunes cavaliers pour le dressage (la discipline où les femmes sont le plus présentes à haut niveau) est composé exclusivement de (10) femmes. Pour le saut d’obstacle, le cadre élite comprend 12 hommes et 8 femmes.

Tous sont applaudis à Palexpo indifféremment de leur genre. A Genève, où la question intéresse mais laisse coi, les organisateurs ne tiennent pas de statistiques particulières, pas plus que la FEI. Ce n’est pas cette année que Le Cavalier romand devra se mettre à l’écriture inclusive.

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