Petite phrase lâchée voilà quelques jours par l'un des responsables de la candidature de Tokyo en vue des Jeux olympiques d'été 2016: «Nous craignons que l'élection de M. Barack Obama à la présidence des Etats-Unis favorise le dossier de Chicago.» Opinion partagée en sourdine par les deux autres finalistes en piste, Rio de Janeiro et Madrid, eux aussi soucieux de se faire éjecter par le vote du plénum du CIO, le 2 octobre 2009 à Copenhague.

Les trois rivales de Chicago ont-elles raison de s'inquiéter? «Complètement», répond sans hésiter Robert Frosi, expert nord-américain en olympisme, grand reporter à Radio-Canada. «Les personnages emblématiques et puissants jouent toujours un rôle déterminant dans le succès d'une candidature aux JO. Derniers en date, Tony Blair pour Londres 2012 et Vladimir Poutine pour Sotchi 2014. Or, aux yeux du monde entier, Barack Obama incarne «le» président des Etats-Unis du XXIe siècle. S'il monte à la tribune du congrès de Copenhague pendant la présentation officielle de Chicago, cela pèsera très lourd. D'autant qu'il s'agit de sa ville, où il fut éducateur de rue, et qu'il est lui-même passionné de sport.»

Ancien directeur au CIO, professeur à l'Institut de hautes études en administration publique de Lausanne, auteur de Le système olympique en 1992, Jean-Loup Chappelet commence par rappeler un épisode que beaucoup ignorent: «Une chose est en tout cas certaine. Si John McCain avait été élu, Chicago n'aurait plus la moindre chance! Car il faisait partie des sénateurs qui, en décembre 1999, convoquèrent Juan Antonio Samaranch devant le Congrès des Etats-Unis, afin qu'il s'explique sur les scandales de corruption révélés un an plus tôt autour de Salt Lake City 2002. Les membres votants du CIO ne lui ont certainement pas pardonné...»

Le scrutin du 4 novembre dernier ayant débouché sur un verdict différent, le professeur lausannois se montre mesuré en ce qui concerne «l'effet Obama». «Son soutien en faveur de Chicago 2016 ne fait guère de doute, puisqu'il a déjà accompli plusieurs actes en ce sens. Cependant, viendra-t-il à la session olympique de Copenhague en tant que président américain en exercice? Cela ne s'est jamais produit. Et puis, les membres du CIO, qui défendent souvent les intérêts d'une discipline sportive, n'ont pas besoin de sourires éminents mais de promesses concrètes via des entretiens particuliers. C'est là-dessus que, il y a trois ans à Singapour, Tony Blair et Londres avaient battu Jacques Chirac et Paris. Troisième élément, on aurait tort de sous-estimer l'impact des leaders politiques des trois concurrentes de Chicago: encore peu connu, le nouveau premier ministre japonais, Taro Aso, est un ancien athlète olympique [Montréal 1976, tir au pistolet], ce qui plaira beaucoup; le roi et la reine d'Espagne sont très populaires et entretiennent de solides réseaux sportifs; quant au président brésilien Lula, il est déjà assis à la table des chefs d'Etat starisés. Alors...»

Greg Curchod dirige TSE Consulting Suisse, bureau international de conseils destinés aux villes candidates à des événements sportifs d'ampleur. Il avait œuvré en faveur de New York 2012 - écartée au 2e tour de la finale de Singapour - et note aujourd'hui un phénomène intéressant: «Sans que Chicago fasse quoi que ce soit, l'élection de Barack Obama a créé une réaction chez ses rivales. En termes de marketing médiatique, c'est du pain bénit pour la cité du Midwest! Il ne faut évidemment pas occulter l'importance du dossier technique. Selon mon expérience, un gros tiers des votants juge d'abord en fonction de ce paramètre. Reste que l'élection du sénateur de l'Illinois, favorable à la candidature de Chicago dès sa genèse, puis la nomination du chef de cabinet de la Maison-Blanche, Rahm Emanuel, lui aussi de Chicago, constituent deux atouts majeurs dans la manche américaine.»

Bon, mais charisme d'Obama ou pas, il existe quand même des contre-exemples célèbres parmi ces «dieux vivants» descendus vers l'aréopage olympique. A commencer par Nelson Mandela, à l'époque président sud-africain venu s'adresser au CIO à Lausanne, en 1997, afin de porter Le Cap 2004 sur les fonts baptismaux. Echec et mat, la majorité du plénum n'ayant pas cru en la rigueur du programme d'infrastructures et d'investissements. «D'accord, mais Mandela a obtenu ensuite le Mondial 2010 de football», rétorque Robert Frosi, dont la conviction sur le succès de Chicago demeure inébranlable. «Les membres d'instances sportives omnipotentes, à l'image du CIO ou de la FIFA, y siègent parce qu'ils veulent marquer l'Histoire de leur empreinte, comme avec le choix de Pékin 2008 et de l'Afrique du Sud 2010. A Copenhague, ils vont accomplir un acte historique supplémentaire, en donnant les Jeux d'été 2016 au premier Noir président des Etats-Unis d'Amérique. Le CIO votera Obama, pas Chicago.»

Va pour l'explication Mandela. Et Mohammed Ali, chantre de la candidature - rejetée - de New York 2012? «De nombreux membres du CIO nous avaient clairement fait comprendre qu'ils ne pouvaient rien accorder à George W. Bush en pleine guerre d'Irak», avoue Greg Curchod. «Il y avait également le problème non résolu du Stade olympique à Manhattan, le scandale de Salt Lake City encore trop frais... Non, Mohammed Ali, même lui, n'a pas suffi.»

A moins d'un an du scrutin de Copenhague, bien audacieux celui qui osera un pronostic. Robert Frosi s'y risque. «Obama fera triompher Chicago en modifiant le vote des blocs traditionnels à l'intérieur du CIO. Ainsi, il sera judicieux d'examiner la position des Africains, souvent alliés de l'Asie, voire de l'Europe. Je pense qu'ils se prononceront en faveur des Etats-Unis simplement parce que Barack Obama est Noir et à moitié Kényan.»

Jean-Loup Chappelet, sur le ton de la boutade... sérieuse: «Si l'on admet que le tournus géopolitique de l'attribution des JO existe, ce ne sera ni l'Asie (Pékin 2008 trop proche), ni l'Amérique du Nord (Vancouver 2010), encore moins l'Europe (Londres 2012 et Sotchi 2014). L'Amérique du Sud, elle, n'a jamais obtenu les Jeux. Selon la rotation continentale, c'est donc Rio de Janeiro qui va gagner!»