Football

Le Chili bat l’Argentine et Lionel Messi bat en retraite

Accablé par une nouvelle défaite en finale de la Copa America, le génial Argentin a annoncé l’arrêt de sa carrière internationale. Il reviendra peut-être mais le malaise persistera

L’Argentine a peut-être perdu bien plus qu’une finale de Copa America dimanche à East Rutherford, New Jersey (Etats-Unis). Quelques heures après une défaite concédée aux tirs au but face au Chili (0-0, 4-2 t.à.b), Lionel Messi a annoncé la fin de sa carrière internationale. «C’est dur […] Dans le vestiaire, j’ai pensé que c’était terminé avec la Selección. Ce n’est pas pour moi.» En larmes, il parlait assurément sous le coup de la déception mais il n’est pas certain qu’il revienne facilement sur sa décision.

Sous le maillot ciel et blanc de l’Argentine, le football est un jeu qui se joue à onze et où Messi perd à la fin. Avant de manquer son tir au but (son tir du gauche passant très au-dessus de la cage de Claudio Bravo), le numéro 10 avait fait un très bon match, comme il avait brillé durant le tournoi. N’avait-il pas signé, en moins de vingt minutes, un opportun coup du chapeau contre le Panama?

A 29 ans et déjà 112 sélections, Messi a marqué 55 buts, bien plus que n’importe qui au pays des goleadores. Mais il n’a jamais rien gagné, hormis les Jeux olympiques en 2008, une compétition de seconde importance, réservée aux moins de 23 ans. Il n’a pas gagné la Coupe du monde, perdue en finale en 2014 contre l’Allemagne. Il n’a pas gagné la Copa America, perdue en finale en 2007 (contre le Brésil), 2015 et 2016 (les deux fois aux tirs au but contre le Chili). «C’est la quatrième finale que je perds, la troisième de suite», s’est-il lamenté. C’est ce lourd passif qui lui fait dire que décidément, l’équipe d’Argentine, ce n’est pas pour lui. Alors Messi dit: «No es para mí» comme Roberto Durán, saoulé de coups par Ray «Sugar» Leonard avait dit «No más».

Lorsque l’équipe de Suisse perd aux tirs au but son huitième de finale de l’Euro 2016, le président de l’Association suisse de football (ASF), Peter Gilliéron, tire «un bilan très positif» de l’aventure. Quand l’équipe d’Argentine perd aux tirs au but la finale de la Copa America, Lionel Messi tire sa révérence. Et d’autres peut-être avec lui, comme Gonzalo Higuain, Sergio Agüero ou Javier Mascherano. C’est toute la différence entre un pays fan de foot et un pays fou de foot. En Argentine, la pression sur les joueurs de l’équipe nationale est terrible. «S’ils ne gagnent pas, ce n’est pas la peine de rentrer au pays» avait même clairement annoncé Diego Maradona avant la finale. La pression est double pour Lionel Messi, soumis en permanence à l’examen systématique de ses performances à l’aune de deux modèles indépassables: le Messi du FC Barcelone et Diego Maradona.

Longtemps, le public argentin ne comprit pas pourquoi le quintuple Ballon d'or du Camp Nou avait des semelles de plomb avec l’équipe nationale. Circonstance aggravante, le natif de Rosario n’a jamais joué en première division argentine. Il n’a jamais porté le maillot de River ou de Boca, n’a jamais été adulé par la moitié du pays (plus un) ni détesté par l’autre. Il n’a jamais été un de ces petits prodiges dont s’entichent les Argentins le dimanche autour d’un asado. Messi a vécu seize ans à Barcelone, et certains le considèrent plus espagnol qu’argentin.

Ces dernières années, les statistiques en sélection de Messi sont devenues aussi bonnes que celles compilées en club. Mais le meilleur joueur de la décennie ne parvient toujours pas à égaler dans les coeurs indigènes la cote de Diego Maradona. Il est impossible et inutile de chercher à savoir lequel est le plus fort. Lionel Messi est indiscutablement plus constant mais le football du temps de Maradona était infiniment plus défensif et violent. Seule certitude: Maradona a gagné la Coupe du monde. Pas Messi. Les Argentins ont le pape et Messi mais Maradona demeure «el «D10s», un néologisme mixant le mot «Dios» et le nombre 10. Et le pibe de oro (le gamin en or), aujourd’hui un quinquagénaire bouffi d’orgueil et de choripan veille jalousement à ce que le foot en Argentine demeure une religion monothéiste.

Début juin, lors d’une soirée Hublot organisée à Paris à la veille du début de l’Euro, il a ainsi murmuré à l’oreille de Pelé que Messi est «une bonne personne, mais il n’a pas de personnalité. Il n’a pas la personnalité pour être un leader.» Dans la culture argentine, ne pas avoir de personnalité est une tare, un handicap social plus pénalisant que de ne pas avoir de diplôme. Si ce pays de seulement 43 millions d’habitants a produit plus de leaders charismatiques (Che Guevarra, Carlos Gardel, Evita Peron, Juan Manuel Fangio, le pape François, Jorge Luis Borges, et les deux sus-mentionnés) que la Chine et l’Inde réunies, c’est parce que s’exprimer, donner son avis, faire valoir son point de vue et imposer ses idées y sont des impératifs catégoriques, au sens kantien.

La personnalité introvertie et taciturne de Messi (certains parlent même d’une forme d’autisme) l’éloigne de cette injonction sociale comme les fautes de syntaxe discréditent Frank Ribéry dans l’opinion publique française. En équipe d’Argentine, il avait accepté de prendre le brassard à la condition que ce soit toujours Javier Mascherano qui donne de la voix sur le terrain.

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